Chapitre 17

CHAPITRE 17

Paméla

 

 

Quand Paméla sort enfin des vapes, elle n’a jamais été dans un pire état. Elle est effondrée sur un matelas crevé qui sent l’urine et autres remugles corporels. En regardant autour d’elle, elle réalise doucement où elle se trouve : les parois de l’appartement sont couvertes de tags et de saloperies diverses. Certaines cloisons sont défoncées. On a même creusé des trous dans les murs pour passer plus vite dans un autre. Les vitres sont cassées ou rafistolées avec du carton et du scotch pour emballage. Les portes, la plomberie, l’électricité, les sanitaires, faut pas en chercher, tout a été piqué depuis longtemps. Elle est dans les derniers étages de la tour G, dans les squats…

L’après-midi est glauque. Paméla se sent sale, faible, démolie. Ça a très mal tourné hier…

Elle essaie de se redresser, mais des douleurs la poignent de partout. Elle a l’impression d’avoir été battue et bourrée de coups par tout le corps. Elle s’assoit péniblement. Une souffrance lancinante la prend au niveau du bas-ventre…

Ses poignets, ses bras, ses jambes lui font mal. Elle aimerait pouvoir prendre une douche, un bain bien chaud. SE LAVER, SE NETTOYER, SE DECRASSER. Racler toute cette saleté. Se sentir enfin propre, nette, présentable et pas cette chose détruite, pitoyable, merdique. SALE, SALE, SALE, infiniment SALE. Méprisable. Le dégoût d’elle-même la prend. Comment a-t-elle pu en arriver là ? Comment a-t-elle pu se mettre dans une telle merde ?

Elle trouve un petit miroir de poche qui traîne sur le sol, parmi tous les détritus, canettes, bouteilles, papiers gras, capotes, seringues et vieux mégots. Elle pousse un cri. Ce qu’elle voit ce ne peut pas être elle. Elle est quasiment défigurée. Elle a un œil poché, une pommette éclatée, la lèvre supérieure fendue, le rouge à lèvres barbouillé et le Rimmel dégoulinant. Elle balance le miroir qui va atterrir pas loin d’un étron animal ou humain qui sert de mangeoire à quelques mouches vertes.

Paméla arrive à se mettre debout sur de pauvres jambes qui la soutiennent difficilement. Elle trouve un fond d’eau croupissante dans une vieille cuvette en plastique. Elle s’arrose le visage quand elle est prise d’un spasme qui la fait gerber dans la douleur. Elle en tombe à genoux et lâche un vague dégueulis de bile et de glaires. Elle n’a pas grand-chose à rendre, vu qu’elle ne bouffe presque rien et c’est d’autant plus douloureux.

Bon sang dans quel état ces salauds l’ont mise, c’est pas croyable… Elle est à genoux, elle reprend péniblement son souffle. Des idées noires lui viennent à l’esprit. Elle se dégoûte tellement qu’elle a envie d’en finir. Ça serait tellement plus simple. Il lui suffirait d’aller jusqu’à la fenêtre, d’enjamber la rambarde. Il y a vingt étages jusqu’en bas. Impossible de se rater et on ne doit rien sentir. Elle se remet debout mais une douleur terrible la lance dans la cheville droite. Elle pousse un cri et tombe par terre lourdement. Elle chiale maintenant et lance rageusement toutes les boites de conserve et autres saloperies qu’elle trouve à sa portée.

« LES SALAUDS ! »

D’abord Karim lui a demandé de monter dans la tour parce qu’il avait un plan pour récupérer de la came auprès de mecs à la coule qu’il connaissait. Elle aurait dû se méfier, mais elle était tellement en manque qu’elle aurait pris n’importe quoi, de la beu, du crack, même du sirop pour la toux ou de la colle pour sortir de cette descente qui la faisait trembler et transpirer à grands flots de sueurs froides et chaudes. Le cœur qui bat la chamade, la respiration qui s’emballe, l’impression qu’on va crever. Plus le temps passe, plus les périodes de manque sont monstrueuses. Alors, elle est venue… Et pour une pilule, un shoot ou n’importe quelle merde, elle aurait fait n’importe quoi, mais là…

Karim l’a présenté à un gros turc ou maghrébin qu’elle n’avait jamais vu et qui lui a dit s’appeler Abderamane. Tout de suite, elle lui a trouvé une sale gueule et un regard fuyant. Il la regardait comme un morceau de bidoche. Il y avait deux autres beurs dans la pièce et trois blacks qui ricanaient. Paméla avait une terrible envie de mettre les voiles, elle était la seule meuf avec ces sept types et ne se sentait pas rassurée, pourtant, elle en avait vu d’autres.

— T’es sûr qu’il peut nous avoir quelque chose ? qu’elle demande à son Karim.

— Sûr, poupée, c’est un mec cool… Tu vas t’arranger avec lui, nous on s’éloigne un peu et on revient quand le deal est fait.

C’est là qu’elle aurait dû se barrer, mais c’était trop tard. Le gros l’avait déjà prise par le poignet, assez doucement, mais fermement.

— Viens là, la gazelle, qu’il fait, on va discuter…

— Tu en as là avec toi ?

— Bien sûr, bien sûr, tu vas en avoir et de la bonne, t’inquiète…

Il veut l’amener à s’asseoir sur le vieux matelas plein de trous et d’auréoles de pisse et de merde. Elle s’agite.

— Calmos, la fatma, on discute…

— Lâche-moi, merde, d’abord, tu me dégoûtes…

Il n’en a pas fallu plus. Une volée de gifles et de coups de poings lui atterrit sur la figure et sur tout le corps. Le gros costaud la punchait exactement comme s’il était sur un ring. De toute la force de ses 120 kilos, il la démolit méthodiquement. Quasi inconsciente, elle s’effondra d’elle-même sur le matelas. Il se jeta sur elle, lui arracha son fut’ et son slip, la retourna comme une crêpe, sortit son gros engin rougeâtre et la prit en levrette.

Quand elle revint à elle, elle était sur le dos. Un mec lui tenait les bras derrière la tête, deux autres les jambes pendant que le dernier s’échinait en elle, ahanant, suant, puant et éructant son plaisir. Après chaque éjaculation, ils changeaient de rôle en s’encourageant.

— Vas-y, elle est bonne, qu’ils disaient.

Elle voulait hurler, pleurer, se débattre, mais elle ne pouvait pas. Le connard qui lui tenait les bras avait même pris un vieux chiffon graisseux d’huile de vidange et le lui avait appliqué sur la bouche pour que personne n’entende ses cris et ne vienne les déranger.

Karim avait disparu. Elle fut d’abord violée six fois, chacun des participants y allant de sa giclée. La septième fut pour le gros Abderamane qui eut un goût de revenez-y et qui fut si violent qu’elle en tourna à nouveau de l’œil, de sorte qu’elle ne sait pas s’ils sont tous revenus ou si d’autres sont « passés », profitant de l’aubaine…

Elle entend un bruit de porte sur le palier, puis un pas. Une femme dans la cinquantaine, les cheveux gris, vêtue d’une espèce de robe-sarrau café au lait qui lui descend jusqu’aux chevilles, est devant elle. Un bon sourire se dessine sur ses lèvres. Un fichu bleu retient ses cheveux en arrière. Elle porte des sandales de cuir et une petite croix au cou.

— Foutez-moi la paix ! balance Paméla d’entrée.

— Mais qu’est-ce qui vous est arrivé, mon enfant ? fait la femme.

— Que dalle ! Faites pas chier…

— Ecoutez-moi, j’ai entendu du bruit, des pleurs, je suis venue, c’est tout. Vous m’avez l’air bien mal en point… Si je peux vous aider…

— Personne peut plus m’aider, c’était hier qu’il aurait fallu venir…

— Vous êtes blessée… Je vous appelle une ambulance, il faut qu’on vous soigne, vous n’allez pas rester comme ça.

— Non, surtout pas, s’écrie Paméla, les yeux pleins de larmes.

— Alors acceptez de venir avec moi, j’habite juste en dessous, au dix-neuvième. Vous pourrez vous laver…

Elle a trouvé le mot magique. Paméla accepte de venir avec elle. Elle se relève et se laisse conduire soutenue par l’étrange arrivante.

Quand elle pénètre dans le petit appartement, la première chose qui étonne Paméla, c’est l’impression de vide qu’il dégage. C’est un modeste deux pièces cuisine. Le séjour ne contient que trois petits tabourets, quelques coussins à même le sol et une icône du Christ en gloire présenté sur un chevalet agrémenté d’un petit bouquet de fleurs sauvages placé dans un ancien pot de confiture. Au mur est affiché un immense poster de la Vierge de Vladimir avec cette légende : « Venez et voyez… »

La kitchenette a ses éléments d’origine fixés au mur ainsi qu’une table de camping et deux chaises pliantes en plastique. La chambre ne contient qu’un matelas mousse d’une place posé à même le sol et recouvert d’une couverture assez jolie faite d’une sorte de patchwork maison. Le minimum vital. Rien de superflu, pas de télé, de radio, d’ordinateur, de chaîne hi-fi… Le déménagement a dû être facile et rapide.

— Bienvenue chez moi, dit la femme. Je m’appelle Sœur Térésa, mais bien des gens m’appellent Mère Térésa sans doute pour se moquer. Installez-vous, faites comme chez vous, je vais vous faire couler un bain…

En plus du vide étrange et des bondieuseries, Paméla est surprise par la stricte propreté du lieu. Pas un grain de poussière. Tout est nickel, pas un truc ou un déchet qui traîne, tout est net et sans bavure. Ça change de la crasse du squat. La salle de bain est minuscule. Là non plus, pratiquement rien qui rappelle l’univers féminin, aucune de ces collections de pots, de tubes, de crèmes ou d’accessoires de maquillage divers. Juste un savon de Marseille, du shampooing, du dentifrice et une brosse à dent dans un verre de récup. Peu lui importe. Elle se glisse avec bonheur dans le bain qui est juste à la bonne température. Elle s’y assoupit même.

Quand elle en ressort, elle s’essuie en se frottant vigoureusement la peau pendant un bon moment. Elle a besoin de se décrasser complètement, mais elle se dit qu’il y a des salissures que toute l’eau et tout le savon de Marseille du monde n’arriveront jamais à nettoyer. Revêtue du peignoir blanc de la sœur trouvé dans la salle de bains, elle arrive en claudiquant dans la cuisine.

— Alors on se sent mieux après un bon bain ? Fait Térésa. Je t’ai préparé un petit thé, ça te dit ?

— Oui, Madame, répond poliment Paméla qui n’en revient pas de tant de gentillesse.

— Appelle-moi Térésa ou ma sœur si tu préfères. Mais pas Madame, je t’en prie. À part la Madone, il n’y a pas de dame chez nous, juste des frères et des sœurs… Mais avant ça, laisse-moi voir ta cheville. Ça a l’air de te faire souffrir. Tu sais, j’ai suivi des cours de secourisme et je m’y connais un peu.

Elle la tâte délicatement et conclut qu’il n’y a rien de cassé. Juste une foulure ou une entorse. Elle amène un pot d’argile verte en lui disant : « Tu vas voir, l’argile c’est souverain… » et en s’apprêtant à lui en tartiner la partie douloureuse.

— Mais c’est de la boue, ma sœur, que vous êtes en train de me mettre. On n’a jamais rien soigné avec de la boue !

— Mais si, ma chérie. Tous les animaux se soignent avec de la boue, alors, pourquoi pas les hommes…

Térésa prend ensuite un torchon propre dans un placard, en coupe plusieurs bandes avec une paire de ciseaux et termine le pansement en immobilisant presque complètement la cheville.

— Voilà, tu le gardes le plus longtemps possible. Ça peut chauffer, tirer et même aggraver un peu la douleur dans un premier temps. C’est la preuve qu’elle agit. On ne la retire que quand elle est complètement sèche ou que le pansement devient insupportable. Alors on en fait un autre.

— Et vous croyez que ça va marcher ?

— J’en suis sûre, ma petite…

Sœur Térésa la regarde en train de prendre sa tasse de thé. Elle pousse un petit soupir et dit très doucement : « Ils t’ont fait du mal, mon enfant… »

Paméla ne peut s’empêcher de laisser jaillir les larmes de ses yeux.

— Mais, je ne vous ai rien raconté, ma sœur…

— Ce n’est pas la peine, ne me dis rien. J’ai compris, ils t’ont forcée… Pleure, pleure, ça ne peut que te faire du bien.

Elle l’a prise par les épaules. Elle-même sent les larmes monter à ses yeux.

Un long moment s’écoule dans un étrange silence meublé au loin de tous les bruits proches ou lointains de cette tour infernale. Cela donne un murmure de rap, de raï, de djembé, de musique kabyle, ponctué de cris et de pleurs. C’est atténué, mélangé, feutré. Les deux femmes ne parlent plus.

Les larmes finissent par s’arrêter. Térésa se lève et se dirige vers le séjour, Paméla la suit machinalement, sans réfléchir.

— C’est mon petit oratoire, comme tu vois. Il faut confier tout cela au Seigneur, lui seul peut guérir ton âme.

Elle se met à genoux en se calant sur un petit tabouret de prière. Paméla s’assoit sur un coussin et la regarde. Térésa prie en silence, les yeux clos, les mains jointes. Le temps semble s’étirer en longueur pour Paméla qui, après le soulagement dérisoire du bain, se remet à trembler.

Térésa en prend conscience : « Viens t’étendre, chérie, tu es en manque… »

Cette fois encore, se dit Paméla, elle a tout compris… Elle se laisse mener jusqu’au petit matelas, s’enroule dans la couverture et essaie de dormir pendant que la sœur retourne devant l’icône.

— Pourquoi vivez-vous dans cette téci pourrie ? lui demande plus tard Paméla.

— Le Seigneur a toujours été avec les plus pauvres, alors pourquoi sa petite servante n’y serait pas non plus… Je vois que tu te poses plein de questions, Paméla…

— Oui, à quoi ça rime, toutes ces prières…

— À sauver le monde, ma chérie. Toi, tu ne vois que le mal. Le Seigneur, il voit tout. Et quand il n’y aura plus un seul juste pour intercéder par la prière, ce sera la fin du monde… Rappelle-toi Sodome et Gomorrhe…

— Vous êtes ici depuis longtemps ?

— Non, pas très, six mois bientôt. Il a fallu que cet appart se libère… Il faut que tu comprennes que je suis comme qui dirait un ermite, c’est-à-dire une moniale qui vit seule, sans communauté. Je pratique la prière dans le silence et la solitude au cœur du monde et de ses souffrances. J’essaie d’apporter un peu de soulagement.

— Je comprends, répond Paméla alors que ça lui passe largement au-dessus de la tête.

— Tu sais, mon installation n’a pas été facile. Un jour, je te raconterai mon parcours, si ça t’intéresse vraiment. Sache seulement que je suis arrivée ici avec ma vieille deudeuche remplie de toutes mes affaires. Beaucoup se sont moqués de moi. Vous pensez, « La petite Eglise du Christ et des Saints des derniers jours », ça faisait rigoler…

— Vous ne faites pas parti d’un ordre connu…

— Non, personne ne voulait m’aider dans ma vocation. Même le curé d’ici, le père Guy, s’est gentiment moqué de moi. Il ne met jamais les pieds dans la Cité. C’est aux paroissiens à venir en ville…

— De toute façon, on ne voit guère que des musulmans par ici…

— Tu te trompes. Les disciples du Seigneur sont nombreux, mais ils doivent se faire discrets. Je suis allée voir l’imam. Il m’a donné sa protection à ses conditions : pas de réunions, pas de prosélytisme, pas de procession… et ça marche ! Pourtant cela a assez mal commencé. Ma deux chevaux a eu sa capote déchiquetée, ses sièges crevés et finalement, ils l’ont brûlée la nuit de Noël. Je ne la regrette pas, elle ne me servait qu’à aller voir le curé et à faire le siège de l’évêque pour être reconnue, autant dire à rien. Alors, le Seigneur a sans doute voulu m’aider à me débarrasser d’un objet superflu qui encombrait ma vie…

— C’est pourtant utile une bagnole…

— Pourquoi ? demande froidement Térésa. Le Seigneur nous a donné deux jambes… Je peux marcher ou prendre le bus !

— Mais cet imam, qu’est-ce qu’il a à voir là-dedans ?

— Ben, tu sais, c’est une autorité morale, les gens l’écoutent, il parle leur langue et c’est au nom d’Allah, alors ça compte. Tu vois, avant, on me lançait des pierres, on m’insultait, certains me crachaient même dessus. Maintenant, c’est quasiment fini et je suis sûre que c’est grâce à lui.

— Quand même, ta caisse cramée, les quolibets… Tu ne fais pas de mal. Je ne comprends pas.

— Ma petite, le serviteur ne peut pas être supérieur au Maître. Tu sais bien ce qu’Il a souffert pour nous. Je peux bien en baver un peu… Mais je vois que tu trembles à nouveau. Il faudrait aller à l’hôpital, te faire donner quelque chose pour le manque, de la méthadone par exemple.

— Merde, je t’ai déjà dit « NON ». D’ailleurs, je vais pas t’emmerder plus longtemps, fait Paméla que la bienveillance de la Térésa commence à gonfler sérieusement.

— Tu pourrais rester plus longtemps, dormir, te reposer, lui fait la religieuse qui a l’air sincèrement déçue. Enfin tu sais que ma porte est toujours ouverte. Je suis là. Si tu as besoin de quoi que ce soit, n’hésite pas…

— Ouais, salut !

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