Chapitre 15

CHAPITRE 15

Madame Lelièvre

 

 

Madame Lelièvre a 83 ans. Elle habite la Cité depuis plus de 35 ans. Autant dire qu’elle était dans les premières à emménager alors que les bâtiments étaient flambants neufs et la vie pleine de promesses de confort et de tranquillité. Elle a vu les nouveaux arriver, vagues par vagues, plus ou moins discrètement. Elle a surtout vu la plupart des gens du début partir les uns après les autres, un peu comme des voleurs. Mais, elle ne dit rien, Madame Lelièvre, elle ne se plaint pas. Elle a eu quatre enfants. Ils sont tous partis. Elle a ses deux garçons en province, sa fille en Australie et son benjamin en Thaïlande. Ils viennent rarement la voir. Son mari est mort d’un cancer il y a une quinzaine d’années. Depuis ce temps-là, elle vit seule avec sa télé et son canari. Elle sort rarement de chez elle, marche à petits pas, achète trois bricoles chez Monsieur Brahim qui lui a même proposé que ses costauds de fils lui livrent ses courses si elle était fatiguée. Mais elle a toujours refusé. Elle aime bien se déplacer elle-même, quoi qu’il lui en coûte, ça lui passe le temps, c’est la distraction de sa journée…

Aujourd’hui, c’est sa grande expédition du mois. Elle va jusqu’à la Poste pour toucher sa pension. Comme c’est un peu loin, elle prend le bus pour quelques stations, jusqu’au centre-ville. La Poste est bondée comme toujours. Elle fait patiemment la queue, empoche ses 487 euros mensuels, les glisse dans son sac à main qu’elle serre bien fort contre elle, puis ressort à petits pas. Depuis des mois c’est la même somme, elle était même un peu plus élevée, il y a quelque temps, mais ILS ont augmenté la C.S.G. ou la C.R.D.S, elle ne sait plus bien et ça a baissé sa pension d’une douzaine d’euros. Elle ressort contente, elle ne se sent pas riche, bien sûr, mais à l’aise. En fait, elle sait qu’elle a juste assez pour vivre sans faire de folie. Elle a si peu de besoins, avec son canari… Elle finit même par ressembler à son petit compagnon. Elle picore, grignote, Madame Lelièvre. Elle a l’impression de n’avoir presque jamais faim. Elle n’achète aucun habit neuf. Elle ravaude, reprise les anciens et ne sort jamais. Elle ne demande rien à personne et sait finir les mois difficiles avec de simples biscottes trempées dans du café au lait.

Comme il fait froid, mais que le temps est beau, elle décide de rentrer à pied. Ça devrait lui prendre une grosse demi-heure sans se presser. Elle se dit qu’elle va mettre ses beaux billets tout neufs dans ses petites enveloppes. Il y en a une pour le loyer, une pour le gaz et l’électricité, une pour la nourriture, une pour la santé et une qu’elle a intitulé : « Imprévus ». Le tout dans une belle boîte de biscuits Delocre en fer blanc qu’elle cache derrière une pile de draps.

En arrivant dans la Cité, elle remarque un petit groupe de gamins qui ont l’air de jouer aux rollers bien gentiment. Elle n’y prend pas garde. Il y a belle lurette qu’aucun gamin ne la salue plus, alors, elle ne les voit même pas. Mal lui en prend. Ils ne sont pas bien vieux ces bambins. Il y a trois frères : Bakary onze ans, Slimane neuf ans et Boubou six ans et deux autres copains de l’école. Tous traînent dans les profondeurs de l’ignorance, mais leurs enseignants espèrent encore arriver à quelque chose avec eux. À grandes enjambées, ils se mettent à foncer vers Madame Lelièvre. Bakary, bien lancé sur ses rollers, tend le bras et tire sur le sac à main de la vieille. Comme celle-ci le tient bien serré, elle fait un tour complet sur elle-même et tombe à terre assez lourdement. Le patineur a raté son coup. Madame Lelièvre commence à hurler, car les deux autres s’en prennent à elle et se mettent eux aussi à tirer sur le sac. Bakary, qui a fait demi-tour un peu plus loin, revient à la charge avec d’autres « sauvageons » à bicyclette. La vieille ne lâche toujours pas. Elle se retrouve gratifiée de coups de pieds et de coups de poings et traînée sur plusieurs mètres. Finalement, c’est un gars de la bande d’Abdoulaye, juché sur un scooter qui emportera le morceau. L’anse a craqué, un tas de fouillis se sont répandus sur le trottoir. En quelques secondes, la bande s’est égaillée comme une volée de moineaux…

Madame Lelièvre reste étendue au sol, elle essaie de se relever, mais n’y parvient pas. Elle a l’impression que des étoiles brillantes tournoient devant ses yeux. Elle pleure, geint et soudain pousse un cri. Une face café au lait à l’haleine avinée s’approche d’elle. C’est Postier.

— Laissez-moi ! braille la vieille. Ils m’ont tout volé ! J’ai plus rien ! Alors fichez-moi la paix…

Postier la prend sous les bras, mais n’arrive pas à la faire asseoir. La vieille pousse des cris. Quelques personnes, attirées par le bruit, commencent à s’approcher.

— Elle a peut-être quelque chose de cassé, dit l’un.

— Si c’est pas malheureux de s’en prendre à une pauvre femme âgée et sans défense, dit un autre.

— Oui, moi j’ai tout vu, mais j’étais un peu loin, j’ai pas pu intervenir.

— En tous cas, dit Postier d’une voix mal assurée, faudrait p’têt bien appeler une ambulance.

Il s’en trouve un qui a un portable. Il compose le 18 et explique aux pompiers la situation. Ceux-ci promettent d’arriver immédiatement.

Dix minutes plus tard, la sirène retentit au loin. L’ambulance rouge va pour pénétrer dans la Cité. Tous les petits choufs sont prêts à l’angle des murs de la première barre et dans les buissons. Ils ont des cailloux pleins les poches… Le conducteur a l’habitude, il accélère. La volée de caillasses atteint l’ambulance de plein fouet, une vitre latérale est même brisée.

— Les cons, fait le pompier. Attends qu’on descende, ils vont se barrer vite fait.

C’est un jeu pour les autres qui décrochent aussi vite qu’ils ont attaqué. Ils savent que les pompiers ont la radio et que les keufs ne sont peut-être pas loin. En deux minutes, Madame Lelièvre est installée dans un brancard et embarquée vers l’hôpital régional.

Mais il faudra encore ressortir de la Cité et essuyer une deuxième volée de pierres, car les bambins se sont remis en place, sachant qu’ils ne risquent plus rien.

— Mériteraient qu’on ne vienne plus du tout dans leur Cité pourrie, dit un jeune pompier complètement écœuré.

— T’en verras d’autres, lui fait un vieux briscard. C’est dans leur culture. Parait que dans les Aurès, ils font pareil avec tous ceux qui se présentent dans leurs villages…

— Ouais et en Palestine aussi…

Après passage à la radiographie, le toubib donne sa conclusion : fracture du col du fémur. À l’âge de Madame Lelièvre c’est un accident majeur et ce n’est pas gagné si l’os a de la peine à se ressouder.

Madame Lelièvre raconte son agression à l’interne de service. Il n’en revient pas.

— Vous devriez porter plainte…

— Ça servirait à quoi, répond Madame Lelièvre, fataliste. C’étaient des gamins, on ne peut rien contre eux.

— Mais ils vous ont volé toute votre pension et n’ont pas hésité à vous frapper ! C’est grave. Avec le directeur, je vais voir ce qu’on peut faire…

 

Au B4, la volée de moineaux s’est réunie dans la cave autour d’Abdoulaye qui trône dans un fauteuil de skaï défoncé. Il brandit le portefeuille de la vieille en engueulant Bakary et ses frères.

— 400 euros, mais vous êtes des nuls ! Vous avez même failli foirer, bandes de cons de Maliens. Si mon frère ne s’était pas pointé avec le scoot, vous auriez pu vous faire serrer…

— Mais Abdou, c’était notre coup… Tu nous avais pourtant dit qu’il fallait faire un truc d’enfer pour être acceptés dans la bande… On avait tout calculé. On savait quand la vieille touchait son pognon. On pouvait pas savoir qu’elle allait se débattre commac !

— Rien à battre, c’est du sale taf, je vous fous à l’amende…

— Mais, tu nous donnes quelque chose quand même…

— Bon allez, voilà 20 euros, fait le parrain, royal, en lançant un billet en l’air. Mais vous méritez rien, en fait, que dalle. Va falloir qu’on vous protège, maintenant. Les flics vont sûrement mettre leur nez là-dedans.

— Mais nous, on dira rien et personne dira rien…

— Ouais, peut-être bien, mais moi, j’ai pas envie de revoir leur sale gueule de schmidts ici. C’est clair ! Alors dégagez !

La bleusaille file en se demandant combien de bonbons et de carambars, elle va pouvoir se partager du coup. Le frère scootériste reçoit 100 euros et Abdoulaye empoche le reste à titre d’amende et de frais de protection. La troupe se sépare en se disant que le partage a été juste et qu’Abdou est un vrai chef. Les suites ne leur posent pas vraiment de problème. Ils savent à quoi s’en tenir.

Et bien entendu, personne n’a une pensée pour les souffrances de la pauvre Madame Lelièvre.

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