Chapitre 12

CHAPITRE 12

Le Capitaine

 

 

Madame Rodriguez se présente devant le pavillon du Capitaine. Il doit être là, car sa vieille Land-Rover est garée dans la descente de son garage. Elle sait qu’il est parti une semaine chez sa fille du côté d’Aix-en-Provence et qu’il l’a dispensée de ménage pendant ce temps. Comme si la poussière ne s’installait pas quand on n’est pas là ! Elle s’approche de la porte et ouvre avec sa clé.

À peine est-elle dans le vestibule que le Capitaine se précipite, furieux.

— Halte-là, Madame Rodriguez ! braille-t-il. Cela ne va pas se passer comme cela !

— Mais qu’y a-t-il, Monsieur Onagre ? bredouille la Portugaise toute décontenancée.

— Il y a que je viens de me faire cambrioler, Madame, et sans effraction ! Vous entendez, SANS EFFRACTION ! Sa voix est montée d’un ton, elle sent qu’il est sur le point d’exploser, mais elle ne comprend pas pourquoi il s’en prend à elle.

— Mais, mais, comment ont-ils fait ?

— Ils sont entrés par la porte, Madame, tout bonnement, avec ma clé. D’ailleurs, quand je suis rentré tout à l’heure, elle était ouverte, vous entendez, ouverte !!!

— Mais comment ont-ils pu avoir la clé ? demande sottement Madame Rodriguez.

— Madame, c’est très simple, il n’y en a que deux en circulation, la mienne et celle que je vous ai confiée. En conséquence, je ne peux avoir que les pires soupçons à votre égard…

— Monsieur Onagre, vous n’allez pas imaginer…

— Si, Madame… Bien sûr, je ne vous accuse pas de m’avoir cambriolé vous-même, mais vous avez pu laisser traîner cette clé, quelqu’un a pu en faire une copie dans votre famille, vos proches, que sais-je, vos enfants, tous ne sont pas blancs-blancs que je sache ?

— Monsieur, je ne vous permets pas, j’ai toute une vie d’honnêteté derrière moi.

— Madame, brisons là ! Rendez-moi la clé de mon pavillon et je me passerai à partir d’aujourd’hui de vos services. Sachez que je vais de ce pas porter plainte et je ne manquerai pas de parler de ce fait inquiétant à la police.

Madame Rodriguez ressort effondrée de chez le Capitaine. Comment a-t-il pu croire à une histoire pareille ? Elle pleure à grosses larmes et traîne la patte le long de la rue. Elle se creuse la cervelle. La clé, elle en est sûre, n’a pas quitté son sac à main… Bien sûr, Alex file un mauvais coton et fait bien quelques bêtises à l’école, mais de là à aller cambrioler les gens, elle n’y croit pas…

Au commissariat, le Capitaine Onagre est reçu par le planton de service qui immédiatement lui propose de faire une main courante. Il a des ordres. Les vols, il y en a tellement que tout le monde s’en fout. On enregistre les trucs perdus, les plaignants envoient les déclarations à leur assurance qui rembourse ce qu’elle veut et passez muscade. L’ennui, c’est qu’Onagre ne l’entend pas de cette oreille.

— Je veux porter plainte, une vraie plainte et pas contre X, mais contre la coupable, car je connais la coupable, c’est ma femme de ménage, c’est la seule qui avait la clé. Et il repart sur son histoire de cambriolage sans effraction en braillant de plus en plus fort. Finalement un inspecteur intervient et le fait entrer dans son bureau. Il s’installe en soupirant devant son clavier d’ordinateur.

— Nom, prénom, date de naissance…

— Onagre, Victor, Onésime, né le 2 août 1925 à Paris, capitaine dans la 2ᵉ D.B. de Leclerc, Monsieur. Ancien d’Indochine et d’Algérie, trois fois blessé en opération, quatre fois cité à l’ordre de l’armée et actuellement Président de l’Association des anciens combattants…

De questions en questions, Onagre raconte son voyage chez sa fille et la triste découverte à son retour. Tous les bijoux de sa chère et tendre épouse décédée lui ont été dérobés ainsi qu’un millier d’euros laissés dans un tiroir de son secrétaire qui a été forcé, plus quelques petits appareils, radiocassettes, magnétoscope et lecteur de DVD. Il insiste sur le fait qu’à son retour, la porte qu’il était sûr d’avoir fermée à clé a été retrouvée ouverte et non forcée.

— Et vous êtes persuadé que c’est Madame Rodriguez ?

— Sûr et certain qu’on s’est servi de sa clé en tout cas…

— Méfiez-vous quand même Capitaine Onagre, s’il s’avère qu’elle n’est pas coupable, elle peut contre-attaquer en diffamation et vous risquez d’être ennuyé. Je vous conseille d’en rester à la plainte contre X.

Buté comme un âne, le Capitaine ne veut rien savoir. Il quitte le commissariat un peu soulagé de toute sa hargne, mais guère plus. Il craint que cela ne s’arrête là et que sa plainte ne mène à rien. Il n’admet pas qu’on le traite comme tout un chacun.

— Au revoir, Inspecteur, lui a-t-il dit, je ne manquerai pas d’appeler le commissaire de temps en temps pour savoir où en est mon affaire.

Quinze jours plus tard, il a la surprise de voir arriver le même inspecteur dans un imperméable beige froissé et douteux qui dit venir se rendre compte par lui-même de la topographie des lieux pour pouvoir mener son enquête.

— Enfin, on s’intéresse à mon matricule, soupire Onagre qui ne se rend pas compte que c’est à son importance relative dans la commune qu’il doit cette attention particulière… Vous voyez, ils sont entrés par la porte principale avec la clé que j’avais confiée à Madame Rodriguez.

— Laissez-moi investiguer tranquillement, fait le poulet en entrant sans attendre d’être invité à le faire.

— Aviez-vous fermé tous vos volets ?

— Absolument.

— Eh bien, je vais faire le tour de la maison et examiner toutes les entrées possibles.

Il va dans chaque pièce, ouvre les fenêtres, ferme les volets, vérifie que tout est bien jointif et ne peut pas s’ouvrir de l’extérieur. Et voilà que dans la salle de bain, il découvre une petite fenêtre sans volet, et qui ferme si mal qu’on peut l’ouvrir d’une simple poussée.

— Là voilà votre explication, Capitaine Onagre ! Ils ont poussé cette petite fenêtre, sont entrés par-là et sont allés libérer le verrou de votre entrée principale. C’est aussi bête que cela. Ils n’avaient pas besoin de clé !

— Ça ne tient pas debout ! s’exclame Onagre. Vous avez vu la largeur de la lucarne et sa hauteur par rapport au sol !

— Il suffit de faire monter un jeune enfant sur les épaules d’un adulte ou d’un plus grand et le tour est joué. Je vous en fiche mon billet. D’ailleurs, c’est une technique bien connue des « gens du voyage »…

— Vous avez peut-être raison, Inspecteur. Mais si c’est le cas, j’aurais accusé Madame Rodriguez injustement, cela m’ennuie beaucoup.

— Bof, il ne vous reste plus qu’à retirer votre plainte et à aller vous excuser auprès d’elle, lance le flic en partant et en laissant le Capitaine effondré dans le fauteuil de la salle à manger silencieuse.

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