Chapitre 11

CHAPITRE 11

Le professeur Meyer

 

 

Le professeur Meyer habite dans un immeuble cossu du centre-ville. Il parait que c’est un personnage connu du milieu psychiatrique. Sur sa porte, est fixée une belle plaque de cuivre bien astiquée sur laquelle on peut lire : « Professeur Albert Meyer, psychothérapeute ». M. et Mme Sanson sont impressionnés. Monsieur, par le titre ronflant, Madame par le travail de brillance… Presque sur la pointe des pieds, ils pénètrent dans un hall pavé de marbre avec leur grand dadais de fils qu’ils ont vraiment l’air de traîner de force. Ils empruntent un escalier monumental recouvert d’un épais tapis rouge puis empruntent un vieil ascenseur en fer forgé.

— Ça, c’est de l’ancien ou je ne m’y connais pas, remarque le père Sanson en appuyant sur le bouton du troisième étage.

Ils sont reçus par une brunette sexy dotée d’une voix d’hôtesse de l’air qui les introduit dans une grande salle d’attente vide, mis à part une demi-douzaine de fauteuils style brocante de luxe, une table basse un peu kitsch, une cheminée, un palmier d’appartement et une croûte ruineuse et prétentieuse accrochée au mur.

— On est tout seul, remarque Madame, il doit pas avoir beaucoup de clients, ce docteur-là !

— C’est toujours comme ça chez les riches, ils ne sont pas pressés, ils prennent tout leur temps…

Finalement c’est surtout Meyer qui prend le sien. Il les fait poireauter une bonne demi-heure avant de venir les chercher. De petite taille, un peu bedonnant, lunettes rondes cerclées de fer, début de calvitie, moustaches et bouc grisonnants, il les introduit avec politesse dans son cabinet. C’est une vaste pièce où trônent un grand bureau de ministre, un divan et trois fauteuils. Tapis, tableaux et tapisserie, tout laisse deviner une aisance de bon aloi. On doit être naturellement riche chez les Meyer et ça depuis des générations, pas comme chez les Sanson dont les ancêtres cul-terreux ont dû s’exiler à la ville pour bosser à l’usine en s’imaginant que la vie serait plus facile. Trois générations plus tard, ils en sont encore à tirer le diable par la queue, pendant que d’autres restent bien à l’abri… À moins que tout cela ne soit qu’apparence pour mieux appâter le client. Pour être crédible, un praticien doit avoir l’air cossu, sans doute…

— Qu’est-ce qui vous amène, messieurs dames ? demande Meyer d’une voix douce.

— Eh bien, Docteur, commence la mère Sanson, c’est pour notre fils Pierre, il ne veut plus rien faire, il ne va plus au lycée, il reste enfermé dans sa chambre toute la journée…

— Pas possible… Et à quoi passez-vous donc vos journées, jeune homme ? Interroge le thérapeute qui aimerait bien s’informer directement à la source sans passer par des intermédiaires.

— Beueueuh, bredouille Pierre, je surfe un peu sur la toile…

— Mais encore ?

— Docteur, reprend Madame Sanson, il passe son temps à des jeux vidéos, jusqu’à pas d’heure. Il lui arrive de se coucher vers quatre heures du matin ! Vous vous rendez compte ?

Meyer soupire, ces prolos commencent déjà à le lasser. Voilà ce que c’est quand on ne peut pas trier ses pratiques, on ramasse n’importe qui et on finit par faire n’importe quoi…

— C’est grave docteur ? C’est le père qui s’y met maintenant.

— Madame et Monsieur, vous voyez ce que nous allons faire… C’est très simple, je vais garder le jeune homme avec moi et je vais vous demander de patienter quelques instants dans la salle d’attente. Comprenez que j’ai absolument besoin de lui parler en tête à tête.

Les Sanson ressortent encore plus inquiets que lorsqu’ils sont arrivés. Pourquoi leur a-t-on conseillé ce bonhomme bizarre ? Va-t-il vraiment trouver quelque chose d’efficace pour Pierre ? Ils commencent à en douter.

— Tu sais, les affaires de maladie mentales, c’est toujours long et compliqué, dit le père. Des fois même, ça se soigne pas…

— Manquerait plus que ça. On n’a pas assez d’ennui comme ça, soupire Madame Sanson.

Dans le cabinet, Meyer reprend l’initiative, il cherche à gagner la confiance de Pierre.

— Et qu’est-ce qui vous intéresse dans la vie mon garçon ?

— Bof, pas grand-chose…

— Faites-vous du sport ?

— Non, jamais, ça fatigue.

— Sortez-vous ? Allez-vous au cinéma, en boîte de nuit ?

— Très rarement, à quoi bon…

— Je vois, vous n’avez pas beaucoup de centres d’intérêt…

— Si, les jeux en ligne…

— Oui, bien sûr, mais ça mis à part, vous avez des amis, une petite amie ?

— Non, en ce moment, je suis dans « Intergalactic Battle », c’est d’enfer, faut se coltiner un tas d’extra-terrestres vachement coriaces…

— Mm, mm, je vois, fait Meyer qui hésite entre la monomanie, la dépression, la névrose paranoïaque, l’agoraphobie ou carrément la débilité mentale…

— J’en suis au niveau quatre, c’est un vrai exploit… Mais je ne sais pas si je vais pouvoir continuer…

« C’est cela, se dit le thérapeute. Ça doit être un mélange subtil des cinq. »

— Avez-vous vraiment l’intention de changer de mode de vie ?

— Sûrement pas, docteur, celui-là me convient parfaitement…

— Vous ne vous sentez pas mal dans votre peau ? N’avez-vous pas l’impression que vous avez besoin d’une thérapie qui, je ne vous le cache pas, risque d’être un peu longue et contraignante ?

— Mais qu’est-ce que vous me racontez, toubib, je suis venu juste pour faire plaisir à mes parents, j’ai rien du tout. Je vais très bien ! Je suis pas un blaireau qu’on bourre de cachets.

— Il ne s’agit pas de cela, jeune homme. Allez, installez-vous sur le divan, s’il vous plaît.

— Pas question, j’ai vu le truc au cinoche. Vous allez vous asseoir derrière moi sans rien dire et faudra que je vous raconte ma life… Allez vous faire foutre, j’ai rien à raconter à personne.

— Dans ce cas, jeune homme, je rappelle vos parents et nous prenons une décision.

Les deux vieux réapparaissent avec leurs « C’est grave, docteur ? »

— Je le crains malheureusement. Le patient est dans la négation totale de son état psychique. Il n’a pas conscience de ses troubles et refuse toute collaboration. Dans ces conditions, je ne peux rien pour lui. Vous devez comprendre qu’il faut une implication même minime du sujet pour pouvoir envisager un simple début de traitement.

— Nous comprenons, docteur, répond Madame Sanson. C’est un gentil garçon, mais il n’a pas un caractère très facile. Il faut le prendre avec douceur, savoir gagner sa confiance…

— Madame, ce garçon n’est pas du tout disposé à entamer quelque thérapie que ce soit. Il faut attendre patiemment. Quand il sera prêt, reprenez un rendez-vous et nous verrons ce que nous pourrons faire pour lui…

Les Sanson sont atterrés, ils ont dû se tromper d’adresse. Rien, même pas un petit médicament… Un dopant pour lui donner du tonus ?

— Non, messieurs dames, je ne peux rien lui donner, je vous l’ai dit. Ce sera cent euros…

Là c’est le coup de grâce ! Combien de ménages il faut faire pour réunir une telle somme, se dit Madame en remplissant le chèque.

Le thérapeute les raccompagne très poliment jusqu’à la porte de son cabinet et passe le relais à la brunette sexy qui les amène jusqu’à celle de l’appartement.

— Ah, je t’y reprendrai toi, grogne Sanson à sa bonne femme, avec tes psychothérapeutes ! Des charlatans, des truands, des voleurs, quoi ! Rien d’autre…

— On a essayé, ça aurait pu marcher, soupire la mère.

— En tout cas, il y aura pas d’autre fois. S’il se décide pas dans les trois mois à vivre comme tout le monde, je le fais mettre à l’asile, lance Sanson très fort pour que Pierre, resté une dizaine de pas en arrière, entende bien.

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