Nuit Debout

Nuit Debout

 

Le bistro était calme. Bob essuyait un verre en regardant passer des silhouettes juvéniles l’allure dégingandée, un drapeau plié sur l’épaule, parfois noir, parfois rouge.

La rue de Marthe résonnait de leurs rires et de quelques conversations animées. De  la porte un air doux et moite réchauffait la salle malgré ses vieux murs humides et froids. Un juke-box muet dans un coin, un baby-foot endormi et le Jeannot accoudé sur le zinc qui regardait sa dernière bière. Parfois son regard croisait son image sur le miroir au-dessus. De sa gueule déchirée de rides profondes, sa barbe de trois jours n’affleurait plus sur quelques centimètres depuis longtemps. Quarante-cinq ans, exactement, qu’elle barrait sa joue cette cicatrice. Un coup de matraque bien pensée sur le minot qu’il était, couché, fatigué et sans défense. C’était à l’angle de la rue Gay Lussac et de la rue des Ursulines. Ça flambait partout, ça tonnait et ça cognait.

Son regard croisa celui de Bob et ils pensèrent la même chose tout deux sous le masque tourmenté de leur soixantaine bien tassée.

— Tu te rappelles ? fit Bob en observant le battement d’un gyrophare qui se reflétait de la baie au miroir.

Jeannot hocha de la tête.

— Putain ! Oui, mais avec un décalage. Moi, j’avais treize ans. Les combats je les écoutais sur France Inter.

— Nous on a passé toute la nuit, t’entends ? À coucher des bagnoles. Je n’avais jamais touché, jusqu’alors, que des volants et des sièges en faux sky qui te brûlaient le cul l’été. Ce soir-là, j’ai retourné dix voitures. Les 2cv, vois-tu, à retourner, une vraie merde. Des pavés ? Une montagne à desceller puis à jeter. Le lendemain, je ne pouvais plus bouger mon épaule et le gardien qui me secouait au poste m’arrachait des cris.

Bob revoyait les tumultes et l’explosion des grenades lacrymogènes, les mains brûlées des camarades, les poings levés et la fumée des brasiers ici et là. Voitures ou chaises de bistros et puis les pas des courses effrénées quand les CRS chargeaient et que les coups de matraque pleuvaient. Il les voyait avec leur espèce de manteau de cuir noir moins chic que ceux de la Gestapo. Leur méthode dans les cars blindés ne leur enviait rien quand les rangers frappaient les parties génitales.

— CRS SS ! s’écria-t-il dans son rêve éveillé et dans la rue un gamin qui l’avait entendu lui répondit :

— Tout le monde déteste la police !

Ça l’a fait sourire le Bob. Jeannot aussi.

Son visage se ferma à nouveau.

— Tout ça pour quoi ? Camarade ! cria Bob d’un ton colérique en enfilant une gorgée de bière.

— Faut pas dire ça, collègue. Moi j’étais au collège, je me revois dans la cour de Jean Reboul. Quand la sonnerie a hurlé, personne n’a bougé, pas de rang, pas de pions ou plutôt si, ils fumaient la clope sous un platane. Le surveillant a traversé la cour et nous a fait signe de monter et on est monté, en courant et en foutant le bordel. Un joyeux bordel, tu vois, jamais je n’oublierai. La liberté quoi, c’est con, mais ça en valait la peine !

— C’est vrai, les vieux cons ne nous regardaient plus comme avant. La peur avait changé de camp. On avait gagné ça…

— Sauf que c’est nous aujourd’hui les vieux cons. Chut, t’entends ?

Une musique venait de la place de la République.

— Des violons ! Entends-tu ?

Ils tendirent l’oreille. Bob sortit sur le trottoir, la nuit avait gagné des galons et la lueur des lampes égayait la masse grouillante au loin des « Nuit Debout » recueillie sous la statue de Marianne et qui savourait la musique après quelques heures de débats à défaire le monde.

— La symphonie du Nouveau Monde, fit Bob, l’air inspiré en fermant les yeux. Antonin Dvorak ! C’est beau.

Jeannot n’en était pas convaincu.

— Ouais, nous, c’était plutôt Julien Clerc, tu te souviens, la cavalerie !

La ca-va-le-rie tadadada la ca-va-le-rie ! fit-il en ébauchant deux pas de danse.

— Chut ! Écoute…

Et comme les archets dansaient sur leurs violons, Bob se remit à rêver d’un air exalté en dodelinant de la tête.

— Caro qu’elle s’appelait, elle venait de glisser sur le pavé et deux cuirs noirs allaient la lyncher. j’ai pas réfléchi et j’ai foncé. Un tacle, tu vois, rien que ça. Les poulets sont partis en glissage comme des quilles.

Je lui ai pris la main, elle était douce, je ne voyais que ses yeux noirs rougis et sa tignasse brune. Je lui ai dit : Bob, elle m’a dit : Caro, puis plus rien qu’un son de cloche puis le noir d’un panier à salade et les coups qui tombaient.

— En Algérie, les bicots on les rouait de coups jusqu’à ce qu’ils crèvent qu’il disait le CRS et c’est là que j’ai eu peur. Mais c’est de là aussi que leurs sales gueules de rats me débectent.

Il serrait les poings, le Bob, alors que les archers de l’orchestre s’envolaient, magiques, dans les cieux sous les regards ahuris de quelques milliers de Parisiens debout sous la statue, symbole de la république.

Un type baraqué en capuche avec un sac à dos Quechua entra dans le bar. Dans la semi-pénombre Bob qui émergeait de sa plongée lyrique ne croisa que les yeux de rapace de l’individu et ne percuta que son ton martial.

 

— Vous devriez fermer le rideau ça risque de bouger dans quelques minutes.

Bob leva la tête et fixa le quidam avec sur le visage le masque du mépris. Il ne répondit pas et lui balança un regard haineux. Le défi silencieux parut une éternité. L’encapuchonné se retira enfin en haussant les épaules et enfila des gants de moto puis un casque.

— Qui c’était ?

— La BAC, des crevures ! On me surnommait œil de lynx pour repérer les flics en civil camouflés en casseurs. J’étais renommé!

Quand les archets se turent, les premières détonations résonnèrent, les premiers cris, les premiers mouvements de foule.

— On devrait fermer, non ?

— Non, ils peuvent avoir besoin de nous ces mômes, c’est pas des bandits ni des casseurs ! Prépare un bol d’eau tiède et des compresses ça peut servir pour les gaz !

Un groupe de jeunes passèrent en courant, keffieh sur le nez, plus loin dans les lumières de la place, des fumerolles blanches envahissaient l’air et masquaient déjà la statue symbole de la République. Des enfants apeurés et leurs parents, un mouchoir sur le nez et les yeux pleins de larmes, passaient aussi en courant vers la première bouche de métro.

Bob serrait les dents. Les pas de courses se firent plus pressés, une femme aux cheveux blancs un foulard rouge sur le nez allait être rejointe par deux gars de la BAC. Bob la saisit par le bras et la fit entrer dans le bistro alors que Jeannot descendait le rideau. Quand le flic arriva, il frappa trois coups de matraque télescopique sur la tôle. Mais il n’insista pas et poursuivit sa quête de flags, d’outrages et de coups, plus loin.

Elle avait une tignasse blanche, une arcade ouverte qui pissait le sang, un souffle court quelle peinait à reprendre et des yeux noirs. Il lui a pris la main, elle était douce, il ne voyait que ses mirettes noires rougies par les lacrymos et sa chevelure immaculée.

Il lui a dit, Bob, elle lui a répondu, Major Caroline Dubreuil, BAC nuit numéro 5, en tendant sa carte barrée de tricolore.

Jeannot a branché le juke-box et Juju a chevroté :

 

« La ca-va-le-rie taga da da la ca-va-le-rie ! »

 

Dehors ça tonnait et ça criait « CRS SS » et d’autres répondaient en écho : « Tout le monde déteste la police ! »

Et alors que le major Dubreuil sortait ses menottes :

— Ce qu’on devient, murmura Bob.

— Je te le fais pas dire, œil de lynx ! lui répondit Jeannot.

 


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