Chroniques de l'immortalité. Livre 1 : le livre de...

Fin de l’histoire

Le temps passa. Partout sur Terre la vie animale reprenait ses droits tandis que les immortels ne quittaient plus leurs citadelles. En Afrique, la population de chimpanzés atteignait plus de trente millions même si personne ne les comptait. Idem pour les gorilles, les bonobos. Un millier d’Orangs-outangs avait été évacué in extremis de Bornéo et s’était changé lui aussi en plusieurs millions, lors de la conquête du continent asiatique.

Le temps passa encore, en milliers, en dizaine de milliers d’années. Dans les sombres sous-sols d’une tour, une cavalcade. Un homme en rattrapait un autre, le saisissait, le frappait jusqu’à ce qu’il se laissa saisir à nouveau sans résistance. Il fut poussé dans une salle. L’autre appuya sur un interrupteur. Avec difficultés, quelques néons s’allumèrent.

— Michel ?

— Oui Christian…

— Fred, mon petit nom, c’est Fred.

— Bien Fred.

— C’est l’heure.

— Finalement, c’était toi. Mais pourquoi ?

— Parce qu’il fallait bien que quelqu’un finisse ce que toi et tes amis aviez commencé…

— Mais de quoi tu veux parler ?

— De la fin de l’humanité.

— Mais non, nous étions la nouvelle humanité.

— C’est ce que vous avez voulu croire, toi et tes amis immortels de la première heure. Mais ce n’est pas le cas, et moi, on ne m’a pas donné l’immortalité, je l’ai volée.

— Nous l’avions gagnée. Nous la méritions !

— On l’a inventée pour vous. Vous l’avez prise pour vous. Vous l’avez vendue très cher aux petits. Vous avez exterminé ceux qui ne l’avaient pas pour garder le monde pour vous. Et aujourd’hui, nous ne sommes plus que deux.

— Combien serions-nous avec l’ancien monde ?

— Mais l’ancien monde, c’est toi et tes amis qui l’aviez rendu impossible, et vous êtes restés des fossiles de cet ancien monde. Vous n’avez pas réussi à créer une société de philosophes, d’artistes, de scientifiques. Vous avez décadé, dans une jouissance permanente de votre fortune, de votre pouvoir, des ressources disponibles grâce au travail de vos nouveaux serviteurs tenus par les pilules journalières. Vous avez traqué les hordes. Vous avez éliminé la Garde Grise. Puis, certains d’entre vous ont voulu se faire la guerre, pour s’accaparer des serviteurs, car, avec les accidents de travail, ils se raréfiaient petit à petit. Le malheur, c’est que vous étiez tous devenus stériles avec ces pilules.

Les amuseurs qui n’amusaient plus ont perdu leurs privilèges de caste supérieure. Vous avez pris pour des cons les scientifiques, les médecins, les gestionnaires, les ingénieurs qui constituaient votre classe moyenne alors qu’ils étaient indispensables à la production, la maintenance, l’entretien, l’ordre dans votre système. Une petite pénurie locale, et la guerre renaissait. Mais c’était les serviteurs qui fournissaient le gros des bataillons, pour capturer ou supprimer cette « intelligence » chez l’adversaire. Durant tous ces désordres, moi, je survivais, j’usurpais des identités, je montais dans votre système.

— Mais au départ, vous étiez serviteur ?

— Oh non, jamais je n’aurais pu être un de vos larbins. D’ailleurs, à la sélection, j’ai été rejeté. Trop vieux, trop indocile, pas assez spécialisé. J’ai fui un de vos « derniers ports ». J’ai vécu enterré la nuit, au sein d’un troupeau de moutons sauvages durant des jours et des jours avant d’atteindre la jungle, enfin à l’abri de vos détecteurs thermiques et des vues de ceux qui m’ont traqué en vain. J’ai un peu rajeuni grace à l’important stock de pilules que j’avais volé dans ma fuite.J’ai parfois rejoint, puis quitté des hordes avant qu’elles soient massacrées, suite aux exactions qu’elles vous ont infligées et que j’avais organisées pour elles. Puis j’ai tapé l’incruste sur un de vos champs de bataille. Je me suis fait passer pour un ex-ingénieur informaticien et j’ai rejoint un de vos pools informatiques. J’ai obtenu du sérum par la force d’un de vos médecins encore vivants puis je l’ai éliminé. Quelques mois plus tard, la situation a vraiment commencé à devenir dramatique pour vous, suite à des pannes en série auxquelles personne n’y comprenait rien. Vous étiez encore dix millions d’immortels, sur les trois cents millions initiaux. J’ai accéléré la tendance, mais vous étiez déjà condamnés depuis bien longtemps.

— Mais comment ça ?

— Je te l’ai dit Michel, vous étiez des fossiles. Ta clique dominait l’ancien monde en ayant conservé la barbarie des premières brutes qui avaient pris le pouvoir par la force, qui utilisaient le pillage puis la guerre pour s’enrichir, qui ne faisaient aucune différence entre ses concitoyens et les guerriers, les esclaves, les ouvriers. Seule comptait pour eux leur descendance, leur petit groupe, et en cas d’affrontement avec leurs semblables, ils créaient des liens du sang ou les massacraient si technologiquement ou numériquement la différence était trop forte. Au vingt et unième siècle, malgré l’excellence de l’éducation de leurs plus doués, ils traînaient avec eux une proportion trop élevée de dégénérés pourtant placés à des postes clés d’une société trop complexe. Mais tous, comme toi, étaient atteints de cette insupportable arrogance. C’est elle qui vous a aveuglé, vous a étouffés, vous a condamné…

— Comment ça ?

— Commen ça, comment ça comment ça ? Tu ne comprends pas vite. Les derniers progrès techniques et médicaux s’étaient accélérés grâce à la multitude des intelligences au service de la recherche. En faisant chuter la population en dessous d’un nombre critique propice à cette évolution rapide, en figeant le cadre social, en empêchant son renouvellement naturel, non seulement tout progrès devenait impossible, mais la maintenance du système, même limité était compromise. Depuis des siècles, les guerres entre immortels sont moins meurtrières que les famines. Et puis, personne n’a vu arriver cette nouvelle glaciation…

— Et aujourd’hui, nous ne sommes plus que deux. Nous avons des milliers d’années de réserves alimentaires…

— Ces dizaines de milliers d’années ne-t-ont rien appris. Toute cette bouffe sera périmée dans une centaine d’années au plus. Depuis un an, vous vous êtes laissés éliminer un par un, fuyant dans ces couloirs la nuit, en espérant qu’un autre finirait par faire la peau à l’assassin, et en comptant sur une part plus importante pour lui de ces fameuses réserves.

— Un par jour. C’était très mélodramatique, et si bien orchestré, si cruel aussi. Comment as-tu fait ?

— Cruel ? Je n’ai fait que rendre la monnaie de votre pièce. Combien de pauvres bougres ont subi cette torture à ton avis ? Au début, c’était simple, il me suffisait de laisser traîner des bonbons dans les salles de restauration. C’est ce qui fit que plus de femmes que d’hommes décédèrent dans un premier temps. Mais depuis que vous ne faites plus confiance à personne et^que vous vous promenez seul, c’est moi qui ai géré la traque, et glissé le poison en travers du gosier au lieu de laisser le hasard choisir.

— Tu n’aimais pas Roman. C’est pour cela que tu l’as jeté du haut de la tour ?

— Roman a sauté tout seul, après la mort de Samantha. Je n’y suis pour rien. Mais il avait perdu son jouet. Michel, comment vous-même et tous les autres avez-vous pu supporter qu’il lui offre l’immortalité à condition qu’elle se fasse rajeunir jusqu’à n’être qu’une gamine de treize ans ? Que durant tous ces siècles, il puisse reproduire chaque nuit les mêmes actes odieux, voire peut-être pire pour lesquels il n’avait jamais été condamné précédemment. Et ne me réponds pas qu’elle n’avait plus réellement treize ans depuis très longtemps.

— Tu l’as pourtant dit. Ce n’était plus un crime reconnu. Il y avait eu un choix des deux parties. Et Nicolas, je me souviens, tu lui as proposé des bonbons.

— Toujours le hasard Michel. Vous êtiez plus de cinquante dans la salle à ce moment-là, et sur le lot de bonbons, un seul était empoisonné. Mais il en a pris toute une poignée. François lui, quelque temps plus tard a été victime du seul qui restait au fond du saladier. Mais il s’est servi comme pour une blague en passant devant Martine. Je crois que pour eux, le destin a été joueur.

— Et maintenant, tu vas me tuer comment ?

— Je ne t’ai pas apporté de bonbon Michel. Et je ne vais pas te tuer.

— Pourquoi ?

— D’abord, nombre de gens, même morts, de notre époque m’en voudraient si je faisais cela. Et puis, si tu fais le calcul, tu es le dernier. Si je veux que la vengeance du peuple soit accomplie, il suffit juste qu’un d’entre vous meure en comprenant bien ce qu’il a pu endurer. Tu es celui-là. Tu vas payer pour tous les crimes de ta clique en agonisant ici seul durant des années je pense. Tu es robuste dans ton corps de sportif accompli de vingt-cinq ans. Tu as fait toujours preuve d’opiniâtreté pour survivre. Même d’origine saltimbanque, tu as su plaire pour ne pas être déclassé comme tes collègues. Avant de choisir le suicide, il te faudra du temps.

— Je peux avaler du poison moi-aussi !

— Bien sûr, si tu en trouves. Et je t’en ai laissé. Primo, dans les boîtes de survie. Chaque année durant environ deux cents ans, je me suis rendu dans les usines d’emballage des rations de survie et j’en ai empoisonné une avant emballage. Jamais aux mêmes dates. Mais moi, je sais quelles séries sont « risquées » et je n’ai jamais consommé une de ces boîtes. Le risque est infime, mais maintenant, chaque jour, tu sais que tu peux mourir, même à l’abri ici. Et pour quand tu voudras mourir, sache que j’ai laissé deux doses de poison. L’une est terne et il est improbable que tu désires l’avaler. Elle ressemble à une crotte de rat. L’autre est un bonbon rouge. Mais est-ce un des bonbons bien visibles, parmi les milliers qui traînent dans la totalité de la citadelle ? Est-ce un des milliers d’autres que j’ai dissimulés, plus ou moins bien. Quand tu voudras mourir, tu t’interrogeras à chaque bonbon, à chaque crotte de rat que tu décideras de porter à ta bouche.

— Et toi ? Tu vas m’observer dans ce supplice ?

— Oh non ! Moi, je vais sortir, malgré le froid. Je ne sais pas si j’y parviendrai, mais je vais faire le tour des citadelles, pour être bien sûr qu’il ne reste personne. Et puis, si tu me savais avec toi ici, où serait le supplice ? Tu voudrais peut-être même te venger, et cela te donnerait un but.

— C’est ce but que tu as suivi, la vengeance ?

— Un peu peut-être, plus que le désir de justice. Mis on ne se refait pas. Comme toi, je suis un homme du passé. Je partage avec toi ce gène crétinoïde de la sauvagerie envers ses semblables. Peut-être que l’homme aurait pu apprendre à se servir mieux de son cerveau toujours en extension en taille et en usage avec le temps si on l’avait laissé évoluer selon les règles de la nature. Mais nous ne le saurons jamais dorénavant.

 

De nombreuses rotations autour du soleil plus tard, la Terre vit à nouveau fondre ses glaces. De tous les grands primates, seuls les bonobos avaient survécus, un peu transformés en apparence, car ils avaient beaucoup plus de poils, ils étaient devenus quadrupèdes, avec des pattes larges et palmées très utiles pour se déplacer sur la glace et avaient conservé cette pratique de se serrer les uns contre les autres et de s’entraider. Encore des centaines de milliers d’années plus tard, ils étaient amphibies, puis aquatiques et marins. C’est à ce moment-là qu’une des sous-espèces devint aussi intelligente que l’homme. Mais impossible de créer des outilsEncore trois millions d’années plus tard, et des boules d’intelligence pure s’arrachaient de l’atmosphère terrestre pour conquérir l’univers. Mais étaient-ce vraiment de ces intelligences-là dont il s’agissait ?


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