Chroniques de l'immortalité. Livre 1 : le livre de...

Dernières vacances

 

Cela fait trois mois que Fred est arrivé au « dernier port ». Il a pris la navette, a été emmené avec une dizaine d’autres gars à un aéroport. Là, chacun n’a pu emporter qu’un kilo avec lui. Fred a accepté mille grammes indispensables à d’autres qu’il leur a restitués à l’arrivée. Le « dernier port » pour Fred est une station balnéaire où il y fait toujours beau. Il est situé en bord de méditerranée, côté Afrique du nord. De quel pays s’agissait-il avant ? Personne n’a pu le lui dire.

 

En débarquant sur le tarmac, Fred a vu des montagnes boisées au loin, mais après une cinquantaine de kilomètres en autocar, il n’y a qu’un désert aux alentours du « dernier port », et la mer…

les activités sont assez nombreuses, entre plage, plongée, petites promenades encadrées et bronzette autour de la piscine. Mais les résidents, en majorité, passent le plus clair de leur temps à table ou au bar. Fred en a un peu profité lui aussi et s’octroie une dose sympathique de cocktails chaque jour, mais il ne reste pas au milieu de cette populace bruyante et stupide. Il délaisse même sa grande télé dans la chambre et a retrouvé goût à la lecture, grâce à une petite bibliothèque un peu poussiéreuse

qu’il a fait rouvrir pour lui, étant passé par hasard devant cette porte constamment verrouillée pour éviter qu’un pensionnaire « chargé » y vomisse en se perdant dans le dédale du complexe.

Il n’a cependant pas droit à Internet, qu’il s’agisse de celui des humains mortels, monde qu’il a quitté, que celui des immortels. Alors Fred s’est renseigné tant qu’il a pu sur le fonctionnement du complexe touristico-mortuaire comme sur ses animateurs, et cela dès son arrivée.

Ainsi, il a d’emblée remarqué en arrivant la présence d’un détachement de la Garde Grise, le quartier des familles des cadres-élite, celui de leurs serviteurs, et le complexe divisé en cinq établissements distincts et semblables. Ces cinq établissements sont perpétuellement au complet, perdent sept pensionnaires chacun par semaine, en reçoivent sept chacun tous les sept jours.

À l’arrivée, avec ses trente-cinq camarades, il a dû se doucher, jeter ses habits, enfiler un zombi-short blanc et passer une visite médicale. Là, on lui a donné une petite pilule bleue pour la première fois. Depuis, il doit en prendre une par jour, avant de se coucher. Puis il est passé devant un dentiste qui l’a félicité pour l’état exceptionnel de ses dents. Il n’aura pas besoin de s’en faire arracher ou boucher. « Pourquoi tant d’efforts pour quelques jours » a-t-il demandé au dentiste. En souriant, celui-ci lui a répondu que son séjour ne serait pas si court, et que l’organisation désirait que personne ne souffre durant ses derniers jours. D’où par exemple la pilule bleue.

Ensuite, ce fut accueil par un cadre-élite de l’établissement, visite de l’hôtel, indication des chambres de chacun après visite de la chambre témoin, bar, resto et open bar, piscine…

Ramené à sa chambre la première nuit, c’est-à-dire vers cinq heures du matin, Fred ne pris pas tout de suite connaissance de la brochure d’accueil et du règlement.

Mais vers midi, il fut réveillé par un GS (Gars Sympa) lui apportant un copieux petit déjeuner, et il put parcourir ces documents « indispensables à une bonne retraite ».

Entre le café-croissants et jus d’orange-macarons, il put ainsi se mettre au parfum et découvrir cette fameuse retraite idyllique promise par le système. Et bien, elle allait être super, mais un peu courte. Déjà, malgré son âge et la cuite de la nuit, il s’était réveillé en pleine forme (sauf sexuelle). C’était l’effet « réparateur et protecteur » de la petite pilule bleue.

Il a droit à deux mois de retraite garantie dans cet établissement. Ensuite, il participera chaque jour à un tirage au sort. Le perdant ignore s’il a perdu et s’endort quelques heures plus tard, en fait dans la période de sommeil obligatoire pour ne plus se réveiller.

On peut éviter l’épreuve du tirage au sort si on a travaillé durant la journée. Ceux qui travaillent sont employés dans le service de l’hôtel et des autres pensionnaires. Il faut postuler, et le cadre-élite de l’hôtel retient la candidature pour une semaine, ou pas. En règle générale, il retient environ une fois sur trois.

Encore une fois, il faut travailler pour vivre. Mais le boulot est quand même moins pénible qu’ailleurs et l’employé bénéficie toujours de la petite pilule bleue qui fait taire la douleur. Pour Fred, il est hors de question de rebosser quand il lit la brochure, mais le mois suivant, il postule. Entre-temps, il a beaucoup réfléchit. Il se sent mieux, et il compte peut-être échapper à la mort.

Il a assisté au tirage au sort, chaque tirage au sort. Ceux qui y sont soumis doivent, à l’appel aléatoire de leur nom prendre un petit cachet dans un saladier. Tous les petits cachets sont inoffensifs sauf un. Ils ont le droit de remuer pour choisir.

Fred a remarqué un tricheur. Il a fait mine de prendre le cachet et de l’avaler, mais en fait, une fois revenu à sa place, il a discrètement retiré son cachet de sa bouche et l’a jeté dans un pot de fleurs.

Fred a récupéré le cachet. Son projet était simple. Il lui suffisait d’attendre que la nuit se passe. Si quelqu’un mourait durant la nuit, le cachet récupéré était inoffensif. Quand il devra tirer un cachet à son tour, il aura déjà ce cachet dans sa main. Il en prendra un suspect dans le tas et avalera le cachet sûr. Si le lendemain, quelqu’un mourrait, il disposerait d’un nouveau joker. Pour avoir plus de joker, il récupéra chaque soir le cachet recraché par le petit malin.

Chaque journée commence par une brève cérémonie d’adieu au mort de la nuit. Chaque journée s’achève avec un « À demain »

L’espoir de bien vivre plus longtemps que prévu l’avait bien revigoré, mais douze jours plus tard, le petit malin quittait l’établissement les pieds devant.

Tous les plans de Fred tombaient à l’eau. Le poison n’était pas dans le cachet. Voilà pourquoi il avait décidé de bosser un peu, le temps de comprendre comment éviter de s’endormir à jamais.

Le cadre-élite fut ravi de sa candidature. Il l’avait déjà repéré comme n’étant pas un ivrogne chronique, ni un dégénéré se jetant sur la nourriture pour manger le plus possible avant le jour fatal.

Durant son service, Fred nourrit de la rancœur contre ses camarades d’hier qui le traitèrent comme un larbin. Encore une fois, l’Oligarchie avait réussi son coup. L’hôtel ne nécessitait que d’un minimum de personnels futurs immortels. Qu’importe pour elle le hasard, les résidences éliminaient trente-cinq personnes par semaine, et tous n’avaient profité que du minimum avant de croire à une semi-incertitude de mort immédiate. Mais la condamnation tombait un jour ou l’autre pour tous, tandis que statistiquement, la mort, selon la pression souhaitée avait un dû net et stable. Les riches gagnent à tous les coups, les pauvres risquent tout, paient tout, finissent par tout perdre.

Un matin, il suspecta la pilule bleue. Celle-ci était distribuée par plaquette de sept, une fois par semaine. Juste après que les travailleurs pour la semaine soient désignés. Pour que personne n’en prenne deux dans la même journée, il fallait introduire la plaquette dans le distributeur à pilules. Celui-ci n’en relâchait qu’une par jour à minuit.

Pour Fred, si son raisonnement était juste, comme il avait à ce moment-là encore des pilules bleues inoffensives, il devait en sauter une maintenant pour avoir un joker valable. Il verrait aussi ce qui se passait quand on manquait l’absorption d’une pilule. Il prit aussi une précaution supplémentaire, une précaution de paranoïaque : le jour sans pilule, il ne mangerait rien, ne boirait rien…

Cette journée-là, il l’avait passée seul, dans la pièce qui servait de bibliothèque. Ainsi, personne n’avait remarqué sa souffrance et son manque.

Chaque jour depuis, il prit la pilule de la journée précédente, jusqu’au jour où il n’y a pas eu de cérémonie matinale d’adieu.

À part ce « détail » qui délia les langues, la journée ne fut pas différente des autres.

Mais le soir, Fred a substitué sa pilule suspecte avec celle de la chambre d’à côté, toujours vissé au bar. Dans le doute, il l’a conservée dans sa poche, et le matin, face aux deux morts dont son voisin il a discrètement pu faire taire ses douleurs naissantes. Il n’a pas osé essayer la dernière pilule de sa plaquette.

Le soir, Fred fut accepté pour une semaine de boulot hebdomadaire. S’ils avaient eu des soupçons, aurait-il occupé ce poste ?

Il a réitéré le vol de pilule. Il y a eu un mort, mais pas celui qui avait été victime du vol. Celui-ci passa d’ailleurs une journée en excellente forme : les pilules suivant la pilule mortelle étaient normales. Fred avait sept jours devant lui pour trouver une solution.

Au sixième jour, Fred avait son plan. Désigné après s’être porté volontaire pour aller chercher les nouveaux pensionnaires à l’aéroport, il avait tué le garde gris d’escorte et disparu avec le bus vers les montagnes. Outre quelques habits, il avait emporté un énorme stock de pilules. La Garde Noire elle-même partit à ses trousses. Il n’avait pas une chance sur mille d’en sortir vivant.

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