Chroniques de l'immortalité. Livre 1 : le livre de...

Dernier jour dans le monde des mortels vivants

 

Notre monde fini et mourant s’étiole en se vidant vers deux destinations : la mort ou l’immortalité. Pour la première, beaucoup se demandent « où », pour la seconde, ce serait plutôt « quand ». Les jeunes espèrent la seconde dès la fin de leurs études, mais il faut encore même des cadre-élite en arrière, pour gérer cet ancien monde. Heureusement que l’option de rajeunissement est encore possible pour eux. Sinon, ils l’auraient amère d’être sacrifiés pour tous ces crevards qu’on pourrait achever d’un coup, sans risquer d’émeutes meurtrières pour tous comme des années auparavant. On doit en avoir encore un peu besoin quelque part. Pour eux, l’immortalité est une certitude, mieux un dû, qui se fait attendre de surcroît.

 

Certains, pour obtenir avec certitude rapidement cette immortalité, postulent pour la garde noire. C’est un boulot risqué, mais on peut se permettre de gaspiller une dose de vaccin aujourd’hui pour un jeune qui va mourir de mort violente, à cause des hordes, où même d’un fuyard qui n’a pas voulu se rendre au « dernier port ». Cela arrive parfois, parce qu’’il ne peut plus travailler, soit parce qu’il n’y a plus d’emploi pour lui et qu’il a grillé tous ses jours d’allocation de vie oisive, soit par inaptitude ou usure généralisée. Il ne se résout pas à quitter proprement ce monde selon les conventions syndicats/patrons mises en place il y a quelques années pour que l’immortalité soit un progrès partagé équitablement entre la caste des patrons, celle des ouvriers, et que ceux qui n’en bénéficient pas profitent d’un peu de plaisir sur la fin de vie, pour compenser cette retraite qui n’existe plus. Le patronat a garanti le travail aux ouvriers qui seront « immortalisés »., alors qu’ils n’ont pas de rente en actions ou assez de biens pour s’offrir le ticket d’entrée dans les « résidences ».

 

Malgré ses douleurs du matin, fortement généralisées, Fred serait encore capable de travailler quelques semaines. Mais la concurrence pour les petits boulots a été vraiment trop forte, les employeurs doivent sauver les plus jeunes, accepter de perdre du monde… Pourquoi en fin de compte le sérum ne serait pas distribué à tous le monde. Il en reste si peu par rapport au nombre initial.

 

C’est son dernier jour d’allocation de vie oisive (javo). Il a jusqu’à ce soir pour trouver un engagement ferme pour demain, ou rejoindre le bureau du « dernier port » et prendre la navette qui partira à 19 heures. Il décide de passer cette journée à se promener, sourire aux lèvres, à dépenser ses dernières économies avec ceux qui ont encore des javos mais pas de travail aujourd’hui, à apprécier même cette mauvaise bière trop glacée que sert le bouge du coin de la rue des embauches, là où on se console de ne pas avoir été sélectionné le matin. Ce n’est pas son habitude de boire, car l’alcool, c’est mauvais pour la santé, pour la réputation, pour l’embauche le lendemain. Mais aujourd’hui, que risque-t-il ? Le jeu est presque fini. Presque, parce qu’il sait qu’il n’est pas encore mort, que le « dernier port » n’est pas « à effet immédiat ».

 

La première bière, il la boit seul, dans un calme relatif. Il faut l’apprécier en silence, même s’il sait qu’elle va lui déverrouiller la gorge, lui délier la langue, lui déboucher les tuyaux. Il a de quoi en payer cinquante. Pas assez pour une tournée générale, mais ce n’est pas grave, parce qu’il n’en connaît pas beaucoup des lascars qui traînent ici. Et ceux qu’il connaît, ce n’est pas toujours en bien : des fainéants, des voleurs, des tricheurs… Est-ce le peuple qui a les mêmes défauts que ses dirigeants, ou le contraire ? Qu’en est-il pour les qualités ?

Elle est déjà terminée. Cela faisait si longtemps qu’il n’en avait pas bu. Il valait mieux pour lui se payer un sandwich, des fortifiants, des vitamines, des anti-douleurs au marché noir pour rester compétitif, pour survivre plus longtemps. Et à quoi bon ? Pour que chaque jour soit une somme de douleur, plus grande que celle d’hier, plus petite que celle de demain ? Il n’avait plus personne de sa famille ou de ses amis à voir le soir. Il payait pour dormir dans les dortoirs surveillés, pour ne pas se faire voler dans la rue, de nuit, en état d’ivresse comateuse dans le fossé ou le caniveau.

Il vote in petto pour une seconde, encore seul, et puis, une fois « sur deux pattes », pour une petite promenade dans la ville. À nouveau, la première gorgée lui offre quelques secondes d’extase, de libération, de bien-être corporel, même si pour cela, c’est plutôt la première bière qui commence à faire taire ses douleurs.

Quand il sort à l’air libre, le soleil lui semble agréablement chaud. À cette heure, s’il avait pu avoir du boulot, il serait cruellement brûlant.

Il regagne le centre-ville. Les rez-de-chaussée sont condamnés avec des grilles, des panneaux de bois sur parfois des rues entières. « Pourquoi ? », alors qu’ils pourraient abriter des ouvriers sans logement. Ceux qui sont partis, qui en étaient propriétaires comptent-ils revenir ?. Les bâtiments officiels, les agences bancaires, les magasins d’alimentation, les bazars ont tous un vigile armé qui en surveille l’entrée. Pas très encourageant pour inciter les clients à entrer. Mais c’est bien la première fois qu’il se fait cette réflexion. Au moins, ces gars-là ont un boulot. Mais ils sont tous si jeunes que cela le dissuade d’aller leur demander l’adresse de leur patron. Il est bien loin le temps où l’état proposait des avantages à l’embauche d’un senior.

Au lieu de cela, il avise un nouveau bistrot, qui passe de la vieille musique, de la musique du début du nouveau siècle, qui sera le dernier pour lui.

Deux vigiles prennent un café en terrasse. Mais pour Fred, ce sera encore une bière, et au comptoir. Le patron la lui sert sans discuter mais Fred vient d’entrer dans le collimateur des deux cerbères. Ils finissent leur café d’un trait, se lèvent, se placent de part et d’autre, assez pour qu’il puisse sentir le souffle de l’un dans son cou tandis que l’autre lui renvoie son haleine de mauvais robusta dans le nez.

 

— Faut pas rester là, mon gars !

— Désolé, je ne fais que passer.

— T’as p tète pas eu de travail aujourd’hui, mais ne va pas nous faire des problèmes.

— C’est mon dernier javo, je n’ai pas l’intention de le passer en cellule.

 

Le vigile baisse un peu la tête, l’autre s’écarte.

 

— Reste tranquille et tu pourras boire en paix, même ici. Max, mets sa bière sur mon compte.

— Merci Chef, je vais suivre votre conseil.

— T’as intérêt. En cas de barouf, je ne te ferais pas de cadeau. Sur ce, faut qu’on y aille. Fais en sorte que Max ne nous rappelle pas.

— Bonne journée.

 

Fred finit la bière. Dans un premier temps, il s’était mentalement préparé à un petit baroud d’honneur, histoire de finir en beauté contre cette police privée qui se croit tout permis. Mais dans cet uniforme, un vrai sac à merde habituellement, il y avait un type bien. Une chose assez rare pour boire un coup à sa santé.

 

— La dernière, Max, et si tu veux bien la boire avec moi pour le porte-flingue… Après je dégage proprement.

 

Vers midi, Fred n’a encore trouvé personne avec qui partager son bon temps. Il s’attable cette fois pour du consistant. Il n’a pas besoin de super luxe, car il espère quelques douceurs offertes au « dernier port » dès ce soir, mais il a besoin de se caler l’estomac pour bien entamer l’après-midi. Une omelette aux pommes de terre avec une salade, encore une bière pour pousser. Pourquoi ces enfoirés d’immortels ne permettent pas ça aux exclus qui vont rester sur le carreau ?

 

Pour les ouvriers, les enfants nés ou déjà conçus, et à naître dans la limite de deux pour un couple seraient assurés d’être « immortalisés » pour leurs vingt-cinq ans et allaient d’ores et déjà suivre un enseignement spécifique à leur future vie d’immortel. Mais pour les autres, comme pour les catégories intermédiaires, c’était un tirage au sort, de l’ordre d’un gagnant sur cent. Mais ce n’était qu’un début : les planificateurs offriraient ensuite d’autres opportunités en fonction des besoins comme des mérites. Peu après, il y avait eu l’opportunité de la Garde Grise, pour combattre les Hordes, et gagner une place dans la Garde Noire.

Même en tant qu’ancien militaire, il avait refusé d’entrer dans la Garde Grise, un moyen selon lui d’être doublement gagnant quand on faisait partie de l’élite. En effet, que la garde grise tue un civil de la horde ou que ce soit le contraire, l’Oligarchie gagnait. Les Hordes avaient été du peuple avant qu’il soit jeté dans le chaos par le désastre économique et politique qui avait suivi le jour de la Grande Révélation. Enfin, le peuple restant s’échinait chaque jour à entretenir ou mettre en place le futur domaine des immortels ou à détruire/nettoyer les traces de l’ancien monde. Il restait esclave d’un système salarial jusqu’au bout, alors même que ce système en faillite avait propulsé quelques-uns dans l’Histoire et la majorité dans le néant.

Fred sent son poil se hérisser. Le nez dans le guidon, il aurait presque remercié le contremaître qui lui faisait gagner deux javos, puis un par journée de travail les matins « heureux ». Il commande un café, l’apprécie malgré son amertume et reprend sa promenade.

Assise sur un trottoir brûlant une vieille mendie. Il en reste peu des comme elles. Les contremaîtres leur confient encore moins qu’à lui du travail et la plupart sont mortes, par manque de javos. Un javo est inaliénable, mais chacun doit en valider un pour chaque jour non travaillé. En échange, il reçoit un ticket repas et quelques pièces. Fred songe avoir mangé, qu’il lui est cependant obligatoire de le faire, et qu’il peut lui donner au moins le ticket repas. Il fait donc un détour vers une borne JAVO et revient vers elle, avec le ticket repas et un peu d’argent, presque la moitié de ce qui lui reste tout de même. Après tout, il valait mieux donner à elle qu’au cafetier.

 

— Merci mon gars, fait-elle en levant la tête après avoir mis l’argent et le ticket dans une poche dissimulée de sa robe ample et grise.

 

Fred est glacé d’effroi par la vision de cauchemar. Vieille, sale, hirsute, défigurée par une vilaine plaque rougeâtre qu’elle se gratte jusqu’au sang avec ses doigts crochus aux ongles sales, elle affiche de sa bouche putride un léger sourire largement édenté.

 

— Si tu veux, je peux te sucer, là-derrière, on sera tranquilles.

— Non merci. Je ne me souviens plus de ma dernière érection et je préfère ne pas rafraîchir ce type d’expérience.

— Mais si, viens, t’es encore beau gosse. Tu pourras même me baiser.

— Oh non, un vermicelle cuit ne retrouve jamais sa vigueur première.

— Salaud ! Enfoiré ! Trou du cul ! Dégage, pauvre con !…

 

Elle se lève le poing vengeur. Fred préfère prendre le large et ignorer ses invectives qu’elle débite à la chaîne pendant une trop longue minute derrière lui. À ce prix-là, il aurait pu bénéficier d’une professionnelle encore fraîche durant dix minutes sans risquer un traquenard entre deux poubelles d’une rue glauque. Il est encore vraiment trop con, malgré toutes ces années à fréquenter ses semb… ses contemporains. L’alcool peut-être.

 

Là-bas, à quelques kilomètres, des hommes détruisent des pavillons de banlieue délabrés, chargent des camions qui vont verser les remblais quelque part, trient les déchets, jour après jour. Le tour de cette ville déjà morte viendra. Il n’y a pas d’enfants, presque pas de femmes, que des désœuvrés au milieu de quelques commerces tournant au ralenti le jour. La ville ne s’anime que le soir, avec le retour des ouvriers, qui consomment un peu avant de trouver un coin pour dormir en sécurité. Ces dernières années, Fred ne l’a pas vraiment vue se vider, agoniser, et aujourd’hui c’est lui qui part.

 

Il retourne donc au premier bar de la matinée, le plus proche du bureau du « dernier port ». Il y retrouve un compagnon d’infortune, bien plus bourré que lui, mais à sec côté finances qui mendie quelques verres supplémentaires en attendant l’heure de partir.

Fred partage quelques tournées avec lui, même si sa conversation est quasi-inintéressante et bien trop laudative au moment de renouveler la commande.

C’est l’heure. L’autre charge son sac sur ses épaules mal assurées. Fred lorgne sur le sien. Durant des années, il y a veillé dessus comme la prunelle de ses yeux. Il ne contient qu’un essentiel usé jusqu’à la corde. Alors, pourquoi s’encombrer avec pour entrer dans un hôtel trois étoiles ? Pour qu’il soit brûlé le jour même de son inhumation ? Quelques petites choses pourront servir à celui ou ceux qui ce soir n’hésiteront pas piocher dedans.

Il marche derrière son compagnon harnaché comme une bête, peinant à suivre la ligne droite, le cou tendu, la tête baissée, les bras tirant sur les bretelles du sac. Derrière, les épaules hautes et la tête droite, Fred regarde l’image qu’il a lui-même montrée ces derniers temps : sale, puant, en loques, et con, mais con, à un point que ça aurait été encore plus con de ne pas en profiter.

Où est l’économie mondiale aujourd’hui ? Qui s’endette pour permettre la survie des derniers démolisseurs ? De quel droit sera-t-il traqué et tué par la Garde Grise s’il choisit de fuir les limites de la ville et de vivre comme un vagabond, un chasseur cueilleur des premiers âges ? La Terre entière a été confisquée par les Immortels, les riches et les dirigeants qui avaient confisqué et verrouillé l’ancien monde de la même manière, un subtil dosage de Loi qui légitime et de force qui évite la contestation. Et une pseudo égalité puisque ces deux entités protègent en théorie indifféremment la petite propriété durement acquise et les fruits de la spéculation, fut-elle crapuleuse dans le passé. En pratique, devinez ce qui a toujours été le plus protégé, y compris par la Loi ? Et sans que les masses ne réagissent.

Mais puisque l’immortalité lui est refusée, que la nature ne l’avait pas prévue, à quoi donc bon vivre, vieux et perclus de douleur. Alors Fred suit son abruti de compagnon et va chercher au « dernier port » un peu de réconfort avant de s’éteindre en douceur, c’est garanti dans la formule.

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