Chroniques de l'immortalité. Livre 1 : le livre de...

Le grand secret

 

La France était sortie de la crise. Elle n’était pas vraiment tirée d’affaire, mais elle ne risquait plus son éviction de l’Europe (mais avait-elle vraiment été menacée d’isolement ?). Elle devait cette situation avantageuse au courage de son ancien président François Hollande, qui avec fierté lors du passage de témoin à son successeur de droite avait déclaré avoir réussi entre 2012 et 2022 à rembourser les 2000 milliards de dettes qu’il avait trouvés à son arrivée au pouvoir.

Et tant pis si 70 % de la population vivait au RSA, 25 % au SMIC et 1 pour 10000 était au moins déca-millionnaire en euros. Un état économique que nombre de pays enviait, car SMIC et RSA n’avait pas de signification, ni d’équivalent pour eux. C’était aussi généreux pour un pays qui ne pouvait donner du travail qu’à 20 % de sa population active.

Néanmoins, cette rigueur économique lui avait valu d’être mis au ban des systèmes prêteurs, car on ne lui avait jamais demandé de tout rembourser, seulement de parvenir à payer les intérêts équivalents à l’emprunt basé sur les 3 % du PIB. Mais quand celui-ci doit s’effondrer, alors que le pourcentage représentant la limite reste stable, autant y aller franco. Son successeur se léchait déjà les babines de toute la marge servie sur un plateau qu’il allait pouvoir largement entamer encore au bénéfice de ceux qui avaient été remboursés, ce qui n’était que justice puisque, à part pour le seul impôt encore existant pour les masses, indirect, permettant le paiement du social et des administrations, appelé TIG (taxe d’intérêt général), 5 % de la population devaient payer un ISRD (Impôt de Solidarité sur les Revenus à Déclarer) de 10 % maximum des revenus, puisque de nombreuses niches valables durant cinq ans, et éventuellement renouvelables, permettaient des déductions. Chaque année voyait leur nombre augmenter, afin de simuler l’investissement dans les secteurs les plus novateurs ou les plus vitaux de l’économie. Mais toutes ses mesures ne redonnaient pas le sourire à ces malheureux 5 % qui travaillaient tant pour le bien de la Nation.

Il faut dire qu’un pays avec 70 % de désœuvrés engendrait immanquablement des systèmes alternatifs de troc, de partage, de production locale voire personnelle de produits échappant à leur contrôle, sans compter une consommation bien moindre de tous les produits tentateurs qu’ils parvenaient encore à faire produire sous leur licence en Chine, mais à encore moins cher en Ukraine ou en Libye, pays enfin pacifiés et ayant ouvert en grand leurs portes aux industriels pour payer leur reconstruction. Ces trois pays, cités par les médias comme les trois mains de l’Europe, mais plus par un acronyme parmi les élèves bénéficiant ainsi d’un bon moyen mnémotechnique dans leur cours d’ige (information de géographie économique), inondaient l’Eurafricasie des produits à bas prix dont elle avait besoin sur leurs sols indépolluables. L’autre bloc, la Paciamérique, sacrifiait les sols australiens à leur nécessaire industrie lourde. Entre les deux, la Grande Russie, de Gdansk à Vladivostok vivait son splendide isolement, assise sur ses richesses énergétiques et sa population toujours unie grâce à son Parti Unique sous le symbole universel de la Grande Pelle, fusionnant ainsi les paysans et les bâtisseurs dans un même élan patriotique.

Grâce à cette nouvelle répartition du travail, la forêt amazonienne et les forêts tropicales redevenaient les grands poumons de la planète qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’être, les friches industrielles disparaissaient sous l’action des associations de volontaires qui y installaient à moitié des jardins collectifs et à moitié des espaces de loisirs.

C’est dans ce monde équilibré qu’un éclair assourdissant brisa la faïence de ciel bleu qui recouvrait le monde ce jour historique de 2032.

Au cours de la très populaire émission de Michel D. « Votre dimanche avec Moi », Johnny H., plus délabré que jamais, déclara dans un soupir

— Michel, on m’a refusé l’accès à l’immortalité.

— Mais enfin Johnny, vous êtes déjà immortel dans l’esprit des Français et nul ne peut vous enlever ça.

— Michel, je parle de la vraie immortalité. Les médecins du Centre ont refusé d’effectuer les greffes nécessaires avant le traitement médicamenteux.

— Johnny, mon ami, je ne sais quel crû millésimé vous fait ainsi délirer.

— Moi, c’est Johnny, pas Gérard, mon cher Michel. D’ailleurs, lui, est tiré d’affaire grâce à ses puissants amis qu’il irrigue de sa piquette. Mais moi, je suis condamné, je le sais. Alors, votre secret de polichinelle, je le balance à tout le monde.

— Mais enfin, Johnny, vous me surprenez. C’est notre très cher Laurent qui vous a soufflé votre texte. Très réussi, le canular.

— L’immortalité est possible. Elle existe depuis février 2014. Vous le savez bien. Vous n’avez pas fini d’emmerder les Français le dimanche. Elle est pour l’instant réservée à ceux disposant de plus de cent millions d’euro de capital et à leurs amis pour l’instant.

— Et, vous avez des preuves Johnny ? Des publications scientifiques. Des microfilms d’espion. Une clé USB piquée à la NSA ?

— Bien sûr Michel, même si pour nos téléspectateurs, il suffit de réfléchir deux minutes, c’est pas bien long, même pour moi, pour comprendre ce qui se passe dans leur dos. Pourquoi donc cette ruée « mondaine » sur les grandes copropriétés autonomes en plein Sahara ? Pour profiter à satiété du soleil et du sable ? Pour échapper aux Paparazzis ? Les nouveaux immortels évitent aujourd’hui au maximum les zones à forte population, même si leurs revenus actuels en dépendent encore. Ils ont peur pour leur vie le jour, aujourd’hui donc, où la vérité éclatera. Les gens sont prêts à tout supporter tant qu’ils ont encore un zeste de santé pour assurer leur brève fin de vie. Ils acceptent de se faire voler leur courte vie, espérant secrètement un paradis ou du moins un repos éternel, mais ils n’accepteront jamais de ne pouvoir vivre une éternité si d’autres peuvent en bénéficier.

 

Seul le début de cette scène fut réellement diffusé, une interruption pub déclenchée par un technicien zélé au moyen du gros bouton rouge de son pupitre, bouton qui au grand jamais n’avait eu besoin d’être pressé durant la carrière du Grand Michel pour lequel ce fut la dernière émission. En effet, la diffusion, ne reprit jamais, car avant la fin de l’interlude, il avait quitté les studios et filait vers Orly. Pour quelle destination ? Étonnamment, pas un journal ne se posa la question, pas un humoriste ne plaisanta avec un « Reviens Michel ! », pas un commentaire télévisé ne parla plus de lui. Sur internet, la cellule élyséenne anti-buzz lutta en vain pour supprimer la vidéo qu’un intermittent du spectacle avait réussi à sortir des studios avant sa destruction au moyen de la puce de sa carte bleue, seul espace numérique que les cerbères de l’entrée n’avaient pas pensé à contrôler alors que tous les autres moyens de stockage avaient été systématiquement magnétisés.

 

Comme l’avait prévu Johnny, qui disparut l’année suivante dans l’indifférence générale tellement c’était le chaos, l’équilibre du nouveau monde d’après crise fut rompu.

 

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