Suivez la flèche

Suivez la flèche

C’était un beau matin de Noël, comme on en rêve. La nuit s’était donné la peine de se dissiper sur un cadeau rare en cette altitude : un manteau neigeux en plein centre-ville. De quoi paralyser un peu plus les citadins frileux de cette cité du midi. De quoi les faire râler plus que de coutume mais sans boucs émissaires bronzés comme on aimait à le pratiquer en ce côté nord de la méditerranée. Pensez ! La neige c’est pâle !

Les lumières de Noël s’éteignaient une à une pour laisser place à une lueur blafarde qui n’autorisait guère à distinguer le blanc du moins blanc sur le manteau uniforme dont s’étaient drapées les rues et les ruelles. Un monticule immaculé de plus ou de moins dans une impasse sale et oubliée des boueux n’avait guère d’importance sauf si d’aventure un pied butait dessus, découvrant une main livide et crispée jaillissant d’une manche ample et rouge.

— C’est comme je vous le dis, patron ! Une main de père Noël devant le squat de l’impasse des nèfles.

C’est sur ces mots que Bakar compris qu’il n’y aurait pas de trêve en ce jour de Noël qu’il exécrait pour tout ce qu’il véhiculait, de dépendance aux symboles religieux infantilisants, de frustrations face à l’étalage indécent de bouffe, de biens et de fausses promesses de joie et d’amour.

Il devait être sept heures quand le commissaire foula à pied les deux kilomètres de neige fraîche qui le séparait du centre-ville. Il arriva sur les lieux du drame chaussé d’après-skis. Déjà un fourgon de police barrait l’entrée de l’impasse. Carrière, impatient et transi, fit son rapport.

— Il a été découvert vers six heures par un dénommé Marcel Laimé qui passait par là pour satisfaire un besoin pressant. Il est propriétaire d’un magasin de jouet à quelques rues de là. Le squat s’est vidé en catastrophe avant notre arrivée. Il ne reste que deux femmes seules, avec leurs enfants, qui n’ont rien vu ni entendu.

Le cadavre ou plutôt sa forme enneigée gisait à cinq mètres de l’entrée. Seule la main était visible, le reste du corps attendait la première inspection de Bakar. De ses doigts gourds et gelés, il effaça doucement la neige pour laisser apparaître, bientôt, la pointe d’un nez puis des orbites sur des yeux rétractés, puis une bouche ouverte et pleine de neige encadrée d’une puissante mâchoire recouverte d’une barbe blanche naturelle. Pas de traces de coups, hormis un hématome sur le front parfaitement rond.

Cette découverte de cadavre avait des allures de champ de fouille archéologique, quand Bakar approcha la peau, c’est avec une petite truelle qu’il intervint pour ne pas laisser échapper la moindre parcelle de ce corps saisi par le froid. Il découvrit ainsi le manteau rouge lacéré, la chemise, puis la peau du thorax percée de trois entailles peu profondes et non comblées de sang ce qui témoignait de blessures post mortem, pas de coups potentiellement mortels évidents. À moins que…

Quand il glissa ses doigts gantés de latex sous la nuque de la victime, il tomba sur un lac poisseux dans une anfractuosité qui occupait la région occipitale. Il retira sa main maculée d’un sang gluant et noirâtre. Bakar se releva soudainement, regarda autour de lui. Le soleil tentait une timide percée à travers la brume par l’angle d’une maison, promettant une belle journée de Noël. La neige vierge uniforme molletonnait tous les reliefs jusqu’au fond de l’impasse où un mur garni d’une porte fermait le passage. Les consignes qu’avait données le commissaire étaient respectées, pas une trace de pas n’avait abîmé le manteau blanc.

— Bon, on boucle le secteur, on ne touche plus au cadavre ! Vous dites à la scientifique de prendre son temps. On va laisser la fonte s’opérer, le soleil travaillera pour nous désormais et cela ne devrait guère être long. Renseignez-vous auprès de la météo pour savoir l’heure de début des précipitations de neiges.

Je vais boire un petit café.

Un bistro occupait l’angle d’une rue à une centaine de mètres. Bakar s’y engouffra pour trouver un rideau de fumée témoignant que la loi Evin avait été oubliée. Cela lui rappela son quartier, il y a quelques années, avant que l’ordre moral écolo sanitaire ne se rue sur la France. Il s’assit dans un coin, le souffle chaud du " réversible ", le sidéra un instant, puis la chaleur fit son office et commença à réchauffer son corps et ses esprits.

Les conversations s’étaient tues à son entrée, pourtant ce n’était pas un air de flic qui pouvait déranger. La cagoule qui couvrait sa casquette à large visière, le tout bien au chaud sous un blouson de cuir noir ne trahissaient pas sa fonction. En revanche, quand il se découvrit et que ses traits de Maghrébins furent évidents, alors l’atmosphère se fit plus pesante quelques secondes puis, soudainement, la conversation changea de thème, on oublia le foot, pour aborder le fait divers local : le cadavre devant le squat. Le verbe monta haut, la parole se débrida soudain.

— Ah ! Marcel raconte nous encore le cadavre de ce matin !

Un grand rouquin semblait être la vedette du jour.

— C’est comme je vous l’ai dit ! Il était à deux mètres de l’entrée du squat. Quand j’ai crié, les métèques sont sortis ! Ils n’avaient pas l’air surpris, les saligots, ils savaient sûrement ! Faut pas demander qui a fait le coup. Si tu les avais vus déguerpir avant l’arrivée des flics !

Tous les adjectifs étaient appuyés en même temps qu’un regard tourné à l’adresse de Bakar venait souligner les propos.

— Ouais ! Faudrait tous les virer ces Arabes ! Ils n’ont rien à faire dans cet immeuble. Mais ils ont tous les droits. On est pourtant chez nous ! Merde !

Le cafetier n’était pas venu commander la consommation, il ignorait royalement Bakar. Ce dernier sortit sa pipe et commença à la bourrer consciencieusement, indifférent aux provocations de l’assistance. Quand les effluves d’herbe vinrent chatouiller les narines du bistroquet, celui-ci se leva d’un bon et se rua sur Mohamed.

— Pas de ça ici ! Mon gars.

Le commissaire ne broncha pas. Il sortit calmement sa carte de police et la posa sur la table.

— Un grand café avec deux croissants s’il vous plaît…

Un silence glacial envahit le bistro en même temps que des volutes de beuh se mêlaient à celle des gitanes.

Carrière transi vint rejoindre son patron dans le café.

— ça fond pas vite ! Les précipitations de neiges ont débuté vers minuit jusqu’à quatre heures environ pour une épaisseur de neige moyenne de dix centimètres au petit matin.

— C’est bien l’épaisseur qui recouvrait notre cadavre, ce qui fait une mort qui remonterait, au minimum, à minuit. Quoi de plus naturel pour un Père Noël ! Ce n’est sûrement pas le vrai cependant, si son travail avait cessé à minuit, beaucoup d’enfants ne seraient pas servis et ça se saurait déjà ! Qu’en pensez-vous Carrière ?

Carrière esquissa un sourire crispé par le froid qu’il n’arrivait pas à chasser de son corps.

— Je ne vous ai pas tout dit patron, en fouillant les poubelles de la rue, à l’entrée de l’impasse, on a trouvé ce portefeuille. La photo d’identité d’un individu avec une barbe blanche laisse peu de doute. Il s’agit d’un Pierre Demontreuil propriétaire des chocolateries du boulevard Gambetta où il réside avec son épouse.

— Voilà qui va me faire patienter jusqu’à la fonte ! Pensa Bakar.

Les deux flics sortirent du bar quand le soleil, plus haut, entamait la fonte faisant tinter les trottoirs sous des cascades d’eau étincelantes.

La chocolaterie était une vraie ruche en période de Noël. De jeunes et jolies serveuses, toutes brunes, minces, poitrines opulentes sous un tablier moulant, témoignaient des goûts du DRH de ce lieu.

Bakar demanda la patronne. Il fut introduit dans un luxueux appartement. Une belle femme, la soixantaine passée, malgré un évident souci d’en cacher la réalité, l’accueillit avec un sourire figé par quelques chirurgies esthétiques manifestement ratées. Quand il lui annonça la pénible nouvelle, les traits tendus de son visage impassible se plissèrent pour former une grimace qu’il était difficile à traduire. Pas une larme ne tomba malgré un mouchoir qu’elle promenait sous ses yeux plus par convenance que dans un réel chagrin.

— Quand l’avait vous vu pour la dernière fois ?

— Hier à midi, il est venu faire un saut à la boutique. Un passage en coup de vent, comme de coutume.

Son accent pied-noir donnait une certaine bonhomie à ses propos.

— Vous voulez dire qu’il ne dormait plus ici ?

— C’est le mot commissaire, il ne dort plus ici, il y mange parfois, s’il y passe la nuit, c’est sur son " micro "

— Vos relations étaient difficiles me semble-t-il…

— Difficiles non, absentes commissaire.

— Donc, il découchait souvent. Son absence ne vous a pas inquiétée cette nuit.

— Non, en effet, surtout la nuit de Noël où, depuis cinq ans, il préfère la passer dans sa famille.

— Vous n’y êtes pas conviée ?

— Je n’ai jamais pu avoir d’enfant commissaire, cette fête est un calvaire pour moi !

Des larmes perlèrent enfin sous ses paupières.

— Et pour votre mari ?

Un sanglot la submergea.

Sa descendance était son obsession, commissaire, j’ai tout fait pour le satisfaire. Mais les examens médicaux étaient négatifs pour moi, lui n’a jamais voulu s’y plier.

Sur un bureau, une photo du défunt en uniforme de " para ", une autre en treillis de chasseur le pied sur un sanglier et une troisième en costard cravate exhibant une breloque militaire, le résumé d’une vie de mâle bien remplie. Une photo de Madame sur la promenade des Anglais témoignait de son visage de jeune fille encore heureuse.

Elle ne lui connaissait pas d’ennemis, ni ne comprenait sa présence dans cette impasse, déguisé en père Noël. Bien que depuis cinq ans, des sorties importantes de liquidité laissaient planer des soupçons de jeux et/ou de double vie.

Quand le commissaire quitta la veuve, le soleil était déjà haut et l’air plus doux. Le tapis neigeux ne subsistait que dans quelques angles de rue ou dans des amas grisâtres que des pelles avaient amassés libérant les devants de porte.

Bakar retrouva Carrière dans l’impasse déneigée naturellement. Elle reprenait tout son aspect sordide de voirie oubliée avec papiers et déjections canines en guise de " déco " de Noël. Le cadavre et son manteau rouge vif se détachaient au soleil sur le fond noir de l’asphalte et les murs gris. Une tache noire se distinguait sur le sol à hauteur de la nuque témoignant du coup mortel.

Bakar scruta les abords du corps, par cercles excentriques puis sur un chemin qui le conduisit jusqu’à la porte au fond de l’impasse. Il ramassa au passage quelques traces qu’il introduisit soigneusement dans un sachet. La porte était fermée, la clef dans la serrure à l’intérieur.

— Savez-vous chez qui donne cette porte ? Demanda-t-il à Carrière.

— Il semblerait qu’elle donne sur une cour intérieure dont l’accès doit se situer dans la rue adjacente.

— Allons y faire un tour.

Ils n’eurent pas de mal à atteindre le portail d’un immeuble bourgeois qui laissait apercevoir après un porche sombre et voûté, la lueur d’une petite cour intérieure. Trois sonnettes, un digicode, après quelques tentatives pressantes, les deux flics purent pénétrer dans le porche puis dans la cour.

La neige s’accrochait aux angles sombres, mais le centre était dégagé. Un béton lissé en recouvrait le sol, soigneusement balayé et même lessivé comme en témoignaient une brosse et un seau posés dans un angle. Bakar alla jusqu’à la petite porte qui donnait sur l’impasse tout en ramassant quelques rares échantillons. Dans un angle encore enneigé, il distingua un objet étrange, un jouet d’enfant, une flèche en plastique munie de sa ventouse. Ce qui fit sourire Carrière, tenait-il l’arme du crime ?

Sur le mur du fond donnait une fenêtre à l’étage, volets fermés. Un vieux chéneau ne tenait que par un collier à sa base, l’orifice supérieur s’était désuni et se décollait du mur à hauteur des volets clos.

Une petite femme brune, les yeux bridés et aux formes généreuses vint les rejoindre. C’était l’une des trois locataires de l’immeuble.

Elle les fit entrer dans son appartement où une cheminée de marbre encombrée de bibelots hétéroclites laissait admirer une photo d’elle sur la promenade des Anglais. Probablement de quelques années, avant que des ridules d’expressions donnent un peu plus de sévérité à ce visage au demeurant agréable.

Les deux flics parcoururent ainsi les trois appartements occupés chacun par une femme pareillement brune, jolie, exotique aux formes généreuses. À aucun moment Bakar ne leur confia l’objet de sa visite, à aucun moment elles ne manifestèrent l’envie de le savoir. Il avait gardé dans sa main la flèche à ventouse durant toute l’inspection. Il ne cessait de la faire tourner entre ses doigts, comme si elle le brûlait.

De retour dans la rue, les yeux du commissaire avaient un éclat que Carrière lui connaissait bien, des yeux qui lui faisaient penser que le meurtrier serait serré avant ce soir.

— Je vous retrouve dans deux heures, ici même dans la cour avec le dénommé Marcel. Je suis cette flèche et je reviens ! Il brandit son projectile à ventouse.

C’est un petit bonhomme de cinq ans, cheveux poils de carotte et pommettes constellées de taches de rousseur qui accueillit Bakar dans un appartement chic adossé à la cour qu’il venait de quitter. La maman était du " modèle chocolaterie " et la photo de cheminée étalait le même paysage maritime méditerranéen, signature posthume du passage du chocolatier. Bakar tendit sa flèche au petit garçon.

— Je crois qu’elle est à toi…

L’enfant s’en empara et courut dans sa chambre. Sa mère fondit en sanglot en murmurant :

— C’est un accident ! C’est un accident ! C’est un accident ! Avec un fort accent asiatique.

— C’est un accident quoi ? Madame ! La naissance de cet enfant ou la mort de Mr Demontreuil !

Les deux mon capitaine allait comprendre enfin, le commissaire. L’enfant sortit soudain de sa chambre, en brandissant son arc.

— Je vais te tuer si tu fais pleurer ma maman !

La flèche partit et la ventouse vint se ficher sur le front de Bakar. Ce dernier se précipita dans la chambre obscure et ouvrit les volets.

Un soleil radieux y pénétra enfin. En bas, dans la cour, Carrière, les trois bimbos asiatiques et Marcel se tournèrent vers lui stupéfaits de le voir ainsi apparaître, une flèche fixée sur le front. Avec précaution il décolla le projectile.

— C’est un accident ! Un stupide accident ! S’écria le commissaire, seulement, vous saviez toutes que Demontreuil était stérile. Comme le savait son épouse probablement. Autant de maîtresses sous le même toit ou presque ce n’est plus une garçonnière mais un harem. Délaissant sa femme ménopausée, le coq Demontreuil avait regroupé ses maîtresses en ce lieu, dans l’espoir que l’une d’entre vous lui donne un beau garçon. J’imagine sans mal que votre CV avec photo à la chocolaterie l’a bien servi. Vous trois en bas furent un échec de plus dans sa quête de paternité, mais la dernière à mes côtés lui a donné un beau bébé. Du moins le croyait-il, n’est-ce pas Marcel ?

La chevelure rousse du marchand de jouets éclatait au soleil à mesure qu’il baissait la tête.

Il le croyait tant, que chaque Noël à minuit, depuis 5 ans, il jouait les papas Noël acrobate pour son petit rouquin. Avec des jouets et toujours plus de billets pour votre maîtresse. Seulement, hier soir, bébé jouait aux Indiens et attendait à l’affût. Cette flèche est inoffensive, en principe, si l’on n’est pas accroché sur un chéneau instable à trois mètres du sol. Le pauvre Demontreuil s’est fracassé le crâne dans la cour, la mort fut instantanée. Mais la chute a fait assez de bruit pour que vous vous retrouviez toutes les trois, rejointes bientôt par Marcel alerté par la maman du " Géronimo " en culotte courte.

J’imagine bien que vos titres de séjour devaient peser dans la balance et j’imagine aussi que de sombres menaces depuis la naissance du supposé héritier planaient sur votre toit et votre avenir.

Est-ce cela qui vous a poussé à un remake édulcoré du « Crime De L’orient-Express », chacune de vous trois assénant un timide coup de couteau dans la poitrine du défunt ?

Puis Marcel s’est mis dans la tête de camoufler cet accident en crime crapuleux aux dépens des squatteurs. Histoire d’écarter la curiosité des flics. Il a déplacé le corps dans l’impasse facilement accessible par la petite porte, après l’avoir soulagé de son portefeuille bien garni. Puis il a soigneusement nettoyé la cour mais en oubliant la flèche à ventouse qui s’est perdue dans un coin de la cour après s’être décrochée du front de la victime lors de la chute en laissant ce curieux hématome circulaire sur le front.

La neige commençait à tomber dru, on pouvait espérer qu’elle cacherait toutes traces dans l’impasse lors de la levée du corps. Cela aurait pu marcher, si le zèle de Marcel pour assurer " le service après-vente " en colportant sa haine raciste dans le bistro et en faisant porter le chapeau aux squatteurs étrangers, n’avait conforté mon intuition que sa présence dans cette impasse au petit matin était suspecte. Cela aurait pu marcher, si les indices de déplacement du corps ne m’étaient apparus si évidents après la fonte.

C’est pour ce grief que, je l’espère, vous serez condamné Monsieur Aimé. La mère de votre charmant bambin se chargera du magasin de jouet pendant les mois de saine méditation sur les vertus du métissage que vous ferez en prison. Mais je ne suis pas juge…

Les menottes de l’inspecteur Carrière tombèrent sur les poignets de Marcel.

 

FIN


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