Bienvenue sur Deliciosa (Oeuvre réservée à un public adulte)

CHAPITRE III

En début de soirée, tout le groupe se retrouva sur le terre plein pour le pot d’accueil. Les nouveaux arrivants commençaient à faire connaissance, les langues se déliaient tout doucement. On sentait l’ambiance se détendre. On était là pour s’amuser et on espérait bien qu’on allait s’en donner à cœur joie. Balena arriva sur son trépied à roulettes, encadrée de sa tribu au grand complet. Ses douze filles et gars, tous bien gras et roses tel un troupeau de gentils petits cochons. Ils avaient revêtu des costumes hawaïens, torse nu bedonnant et paréo pour les garçons, soutien-gorge en demi-noix de coco et jupes en filasse pour les demoiselles rondelettes…

Ce qui sembla le plus bizarre à l’assistance c’est qu’ils avaient tous à peu près le même âge et la même taille…

- Bon, sang, se dit John, mais ce sont des clones ! Par quel tour de magie, Balena peut-elle en exhiber deux douzaines d’un coup, alors que le clonage est formellement interdit dans l’ensemble de la galaxie ?

- Des clones, grommela au même instant, le grand black qui répondait au nom d’Oncle Tom. Si c’est pas répugnant !

John ne put s’empêcher de reprendre : « Mais c’est interdit partout depuis la loi de non prolifération humaine. Elle doit avoir de sacrés appuis pour avoir pu bénéficier d’une pareille dérogation… »

- C’est d’autant plus répugnant, continua Tom qui poursuivait son idée, qu’on nous interdit d’avoir les enfants qu’on veut de manière naturelle pendant que certains peuvent se reproduire à l’infini !

Les clones… Quelle affaire cela avait été ! A une lointaine époque, certains chercheurs, après quelques éclatantes réussites sur des animaux, passèrent sans complexe au clonage humain. Bien sûr, toutes ces expériences restèrent longtemps secrètes. Les gouvernants proclamèrent la main sur le cœur qu’ils ne voulaient entendre parler que de clonage thérapeutique, histoire de faire progresser la médecine ou la chirurgie réparatrice et rien de plus. Il se constitua ainsi de véritables banques d’organes. Mais d’autres cachèrent sous ce prétexte médical des intentions moins pures comme la création d’armées constituées presque uniquement de clones. Il suffisait de partir d’une souche humaine particulièrement agressive et cela ne manquait pas à la surface du globe. En la reproduisant à des milliers d’exemplaires, on pouvait constituer une armée qui n’avait pas à se soucier des dégâts collatéraux des guerres ordinaires. Avec les clones, plus de mères éplorées défilant avec des portraits de fils morts au combat, plus jamais d’opinion publique versatile, un jour va-t-en guerre et le lendemain farouchement pacifiste parce qu’un millier de cercueils étaient entre temps rentrés au pays.

Le clone pouvait donc représenter le guerrier idéal, le soldat parfait. Pas de famille, pas de femme, pas d’enfants à indemniser et en plus, reproductible à grande échelle ! En fait, cette affaire ne fit pas long feu, les clones se révélant aussi coûteux qu’inefficaces. Fragiles et peu adaptables aux situations délicates, ils avaient une fâcheuse tendance à se comporter comme des moutons de Panurge, à reproduire les mêmes gestes ou mouvements de telle sorte que les assauts ne pouvaient se pratiquer que par vagues et sans aucune finesse stratégique. Quant aux reculs, immanquablement, ils se transformaient en authentiques débandades.

Les décideurs préférèrent nettement les cyborgs ou les droïdes, robots avec des composants humains plus ou moins nombreux. Ils étaient plus adaptables que les clones à la réalité des situations de guerre moderne. Il était assez facile de renforcer leurs points faibles, de les rendre résistants au froid, au chaud, au stress, à la fatigue et même aux blessures. Ces créatures pouvaient sans cesse être perfectionnées : vision nocturne, plongée en eau profonde et adaptation à l’altitude. Des soldats hors pair, dépassant de cent coudées les meilleures troupes d’élite humaine et qu’on pouvait reproduire à volonté eux aussi. Mais ce ne fut pas vraiment nécessaire. L’évolution de l’humanité faisait qu’il ne se produisait pratiquement plus aucune grande guerre du genre de celles des siècles précédents. Le nouveau gouvernement mondial n’avait plus à gérer que quelques rares conflits très localisés qui s’apparentaient plus à des opérations de pacification voire de simple police. La plupart du temps, il ne s’agissait que de faire rentrer dans le rang quelques lointaines tribus en rébellion contre le pouvoir central. Ce travail ne nécessitait qu’un nombre restreint de combattants à engager sur le terrain. Un peu partout sur Terre, les clones devenaient inutiles et obsolètes. Les autorités veillaient même à les réduire à la portion congrue, celle qui demeurait indispensable aux avancées de la science. On en vint même à les interdire officiellement. Quelques très rares milliardaires ou membres de la jet-set la plus huppée, arrivaient encore à s’en offrir quelques-uns pour s’assurer une banque ambulante d’organes compatibles en vue d’éventuelles réparations personnelles pour leurs vieux jours. Mais cela restait aussi discret que limité.

Quelle différence avec Deliciosa ! Serait-il arrivé sur une planète sans loi ? Y vivrait-on dans une liberté totale ?

Pendant que John se faisait ces réflexions, la fratrie rondouillarde entama une espèce de ballet endiablé sur une musique lancinante agrémentée de paroles débiles : « Ou Gadi gada, on va s’en mettre jusque là… » Danseuses et danseurs secouaient allégrement leur graisse en conservant d’éternels sourires sur des visages aux yeux inexpressifs…

- Quand on est aussi gras et vilain que cela, on ne se donne pas en spectacle ! lança tout fort Eva Brown un peu outrée par la démonstration.

- Mais regardez comme ils se secouent ! C’en est presque indécent, ajouta Lilia White, la grande blonde un peu snob qui n’avait pas quitté sa tenue de hippie avec brassière à fleurs multicolores et longue robe de gitane mauve.

Enfin la musique s’arrêta. Le corps de ballet salua. Les spectateurs applaudirent mollement.

- Et voilà pour la danse d’accueil, reprit Balena. Dans quelque temps, vous connaîtrez la chanson et sa chorégraphie et vous viendrez volontiers la danser avec nous… J’espère que vous avez apprécié la prestation de mes chéris et je remarque avec plaisir que vous avez presque tous endossé la tenue de soirée officielle de Deliciosa… à une exception près…

Tous les regards se tournèrent vers Lilia qui ne savait plus où se mettre…

- Nos tenues sont tellement plus agréables, tellement plus confortables et tellement plus seyantes… N’est-ce pas Mademoiselle ?

Lilia commençait à reculer, cherchant à mettre le plus d’espace possible entre elle et l’énorme matrone.

- Ne vous cachez pas. C’est inutile… D’ailleurs, vous avez parfaitement le droit de garder vos habits terriens. Sans doute y êtes-vous attachée, mais vous pouvez également revêtir la belle djellaba du soir ou l’élégant paréo que l’on vous a remis. Vous êtes libre, Mademoiselle, totalement LIBRE, VOUS M’ENTENDEZ !

La mégère criait dans son micro. Le groupe restait figé de stupeur. D’un mouvement un peu lent, Lilia se retourna et d’un seul coup, prit ses jambes à son cou et fila en direction des cases, sans doute pour se changer. Il y eut comme un soupir de soulagement dans l’assistance.

- Bon, reprit Balena, je vous présente rapidement toutes les activités proposées à Paradise et ensuite nous trinquerons à la réussite de votre séjour.

Elle se lança dans un long laïus détaillant les diverses activités culturelles et sportives, les lieux, les heures et présentant les animatrices et animateurs qui les encadraient. Cela allait du cours de macramé ou de poterie aux ateliers de théâtre pour la partie culturelle et de la pétanque au water-polo pour le côté sportif. Il y en avait vraiment pour tous les goûts. John s’inscrivit à quelques activités aquatiques et au body building. Il se réservait également le droit de pratiquer un peu de jogging quand bon lui semblerait. Oncle Tom préféra la boxe thaïe et le club de karaoké, Eva Brown le tissage et l’aquagym. L’apéritif proposé fut généreux. Le « Deliciosa Cola », une sorte de soda au cola agrémenté d’un alcool proche du rhum blanc rappelant vaguement le fameux « Cuba libre » coula à flot, les serveurs se précipitant pour remplir les verres à peine étaient-ils vidés. Les arrivants ne manquèrent pas de faire honneur aux piles d’amuse-gueules, aux amoncellements de cacahuètes et de gâteaux salés proposés en accompagnement. Et c’est presque sans appétit que le groupe passa à table dans l’immense salle de restaurant située au rez de chaussée du Grand Hôtel. John s’étonna de ne pas voir revenir Lilia…

Le dîner fut pantagruélique. Plusieurs sortes d’entrées, de plats de viandes, de légumes et de céréales. A chaque fois, le serveur présentait le nouveau mets d’une bien étrange manière. Le convive se servait, mais si l’autre estimait que la ration prise n’avait pas été suffisante, il restait là, bras tendu avec son plat devant le nez ! Quelquefois, il s’entendait dire : « Merci beaucoup, mais j’en ai pris très suffisamment… » ou n’importe quoi du même genre pour lui faire comprendre qu’il fallait le laisser et de passer au suivant. Mais l’autre ne bougeait ni ne pipait mot. Si le résident ne complétait pas le remplissage de son assiette, il voyait alors accourir un hôte ou une hôtesse qui, avec un grand sourire, lui prodiguait un gentil sermon sur l’absolue nécessité de bien se nourrir pour prendre des forces, prospérer et devenir aussi beau que Balena et ses merveilleux enfants. Si la persuasion se révélait inopérante, l’hôtesse se chargeait de remplir elle-même l’assiette du malheureux.

De cette manière-là, le repas se transforma bien vite en véritable corvée, l’appétit s’étant depuis longtemps envolé. On voyait autour des tables, de pauvres résidents qui mastiquaient, avalaient et déglutissaient en se forçant et bien sûr, sans aucun plaisir. De temps à autre, défilait sur des enseignes lumineuses composées de leds rougeoyants, une série de slogans encourageants :

« Mangez, buvez, jouissez sans complexe du plaisir inégalé d’une nourriture succulente, saine et roborative… »

« Sur Deliciosa, on s’en met jusque-là et on aime ça ! »

« Mens beata in corpore bello »

John se demanda pour quelle raison les AA (aimables animateurs) avaient déformé la classique sentence latine « Mens sana in corpore sano » (un esprit sain dans un corps sain) pour arriver à ce pastiche « un esprit heureux dans un corps magnifique »…

- Ridicule, cette devise, commenta John à l’oreille de Tom, son voisin de table qui venait de lui demander de traduire. C’est une véritable obsession chez eux cette image du bonheur et de la beauté par la goinfrerie…

- Ils veulent nous faire éclater à force de bouffer ou quoi ?

- Tiens moi j’aurais bien vu « un esprit abruti dans un corps adipeux », dit John, on aurait été beaucoup plus proche de la réalité !

- En tout cas, ils ne sont pas bien malins ici et surtout de bien piètres commerçants. Avec de telles débauches de nourriture, les séjours doivent leur revenir à une fortune. Paradise Resort pourrait bien ne pas tarder à boire le bouillon.

- S’il vous plait, Tom, ne me parlez pas de bouillon, ni de nourriture d’aucune sorte. Je ne me sens pas bien du tout J’ai beaucoup trop mangé. Je crains que des nausées ne me prennent…

- Moi aussi, acquiesça Tom, et pourtant je suis connu pour avoir un sacré coup de fourchette !

Un peu partout autour d’eux, les autres convives n’allaient guère mieux. Certaines personnes âgées se sentaient prises d’indispositions diverses. Les uns pâlissaient, d’autres verdissaient, d’autres encore viraient à l’écarlate. La plupart retenaient de violentes envies de vomir. Au premier symptôme, les serveurs leur proposaient illico des verres de potions ressemblant au Primpuran terrestre, histoire de soutenir les foies défaillants. Malheureusement, ce qui devait arriver arriva. Une vieille femme se trouva si mal qu’elle perdit connaissance. Aussitôt, deux garçons de salle se précipitèrent pour l’évacuer sur un brancard. Balena en profita pour intervenir…

- Ah, les petits appétits ! Il va falloir sérieusement vous entraîner, mes mignonnes et mes mignons ! Allez, pour un début, ce n’est déjà pas si mal. Prise en charge dans notre infirmerie, votre amie va très vite se remettre de son léger malaise. On vient d’ailleurs de m’informer qu’elle n’a rien de grave, juste une petite indisposition. Ils vont la garder pour qu’elle se repose un peu… En attendant la suite de notre festin d’accueil, je vous propose une sorte d’entracte qui va vous permettre de reprendre votre souffle et de raviver votre appétit un peu défaillant. Et pour agrémenter cette pause, je vais demander à l’une de nos plus grandes vedettes de monter sur scène…

Le rideau se leva découvrant un orchestre qui attaqua les premières mesure d’un rock and roll bien connu pendant que Balena se mit à hausser le ton pour se fait entendre : « Oui, Joyeux Résidents, il est là pour vous ! Il est vivant et en pleine forme ! Sur terre, tout le monde l’a longtemps cru mort ! Et bien, non, il est parmi nous ce soir ! On l’appelait le « King » ! Devant vos yeux émerveillés, il va apparaître dans un instant, toujours au sommet de son art et dans une forme olympique ! Voici donc la légende vivante, l’homme aux milliards d’albums, le plus grand rocker de tous les temps, l’idole des idoles ! J’ai nommé MISTER ELVIS PRESLEY… !!! »

Et sur l’air d’Heartbreak Hotel, apparut un gros bonhomme bedonnant, vêtu de la fameuse tenue blanche kitsch des shows à Las Vegas, banane noire gominée sur la tête, énorme Ray-bans et rouflaquettes sur bajoues… La voix, l’inoubliable voix résonnait toujours aussi envoûtante et rythmée. Toute l’assemblée en resta un moment bouche bée, complètement sidérée et oubliant ses embarras digestifs. Un Elvis de soixante ans ou plus, perruqué et adipeux, ce n’était pas possible, ça ne collait pas, ça ne pouvait pas être vrai ! Il aurait fallu qu’il ait été cryogénisé ou conservé dans le formol pendant plus d’un siècle pour ainsi pouvoir ressusciter sur Deliciosa…

Passé le premier instant de stupeur, les esprits en conclurent tout prosaïquement qu’il ne s’agissait que d’un sosie ou d’un hologramme à la mode déliciosienne. L’image du rocker tel qu’il aurait été après un long stage de franches beuveries et larges ventrées de grande bouffe. Le public apprécia quand même le spectacle. Après tout la musique du King n’avait pas pris une ride et la voix demeurait authentique sans doute grâce à une merveille de truquage technique. En fait, le gros pitre déguisé en Elvis devait se contenter de se trémousser tout en chantant en play-back. A moins qu’il ne fut rien d’autre qu’un quelconque robot programmé à cet effet. L’enchaînement d’une longue série de rocks trépidants fit pencher John vers cette dernière solution. Aucun humain de semblable corpulence n’aurait résisté à une pareille suite de danses endiablées !

C’est en plein milieu du show Presley que, vêtue d’une djellaba blanche, Lilia reparut avec des larmes plein les yeux…

- Enfin, s’écria Balena dès qu’elle l’aperçut depuis la scène. Vous voilà revenue, Mademoiselle Lilia… Alors, on n’est pas mieux dans la belle tenue de soirée de Paradise Resort ?

Lilia s’était assise à la table de John et Tom et essayait de se faire la plus discrète possible. Tous remarquèrent sa grande pâleur et son regard un peu égaré…

- N’est-ce pas, Mademoiselle Lilia ? reprit Balena qui attendait visiblement une réaction de la retardataire.

Un des jeunes grooms se précipita avec un micro qu’il tendit dans sa direction pour recueillir une réponse.

- Je vous ai posé une question, mon enfant… Vous vous sentez mieux, n’est-ce pas ?

- Oui, oui… fit la jeune femme d’une voix sourde et à peine audible.

- Dîtes le plus clairement s’il vous plait, que tout le monde vous entende !

- OUI ! cria Lilia.

- Il aurait été plus poli de dire : « Oui, Madame ! »

- OUI, MADAME, brailla à nouveau Lilia qui visiblement commençait à sentir la moutarde lui monter au nez.

L’orchestre qui ne jouait plus qu’en sourdine pour laisser la vedette à la matrone, s’arrêta soudain et l’Elvis ventripotent en profita pour filer dans les coulisses. Un silence s’installa dans l’immense salle.

- Et que vois-je autour de votre cou, Mademoiselle ? Ne dirait-on pas une grosse corde ?

- Exact, répondit la jeune femme sur un ton de défi. C’est celle des « Bourgeois de Calais » !

- Si vous croyez vous rendre intéressante avec des plaisanteries à connotation historique, vous vous fourrez le doigt dans l’œil jusqu’au coude, ma petite ! Personne ici ne se souvient de ces bourgeois ! Et tout le monde s’en moque d’ailleurs !

Autour des tables, les convives se regardaient les uns les autres, cherchant à comprendre. Tous s’interrogeaient, fouillaient dans leurs mémoires. En vain. Rien ne remontait à la surface. John interrogea Tom. L’autre le regarda d’un œil vide. Ce micro évènement historique français était plus qu’oublié, il n’était jamais parvenu à la connaissance des gens de cette époque pour la bonne raison que depuis des décennies, il n’y avait plus de France et que son Histoire avait sombré corps et biens dans les profondeurs ténébreuses et insondables de l’inculture universelle.

- En conséquence, vous m’enlevez immédiatement cette corde ridicule de votre cou !

L’ordre était clair, le ton tranchant et sans possibilité de réplique. Deux grooms s’approchèrent pour l’aider à dégager son cou. Elle les repoussa nerveusement tout en acceptant de se défaire de ce signe d’infamie. Tout le monde espérait que l’incident était clos, mais il n’en était rien. Balena reprit : « Comme vous êtes arrivée au dîner avec beaucoup de retard, vous avez raté un certain nombre de plats… N’est ce pas ? »

- Ca ne fait rien, je n’ai pas très faim ce soir, bredouilla Lilia dans le micro.

- Comment ça « Ca ne fait rien » ? Mais c’est très grave ce que vous nous racontez, Miss Lilia. Cherchez-vous à vous suicider à petit feu ? Vous êtes-vous regardée dans un miroir ? Vous êtes décharnée à faire peur… Ouh… Ouh…

Et, bizarrement, monta en écho de la salle, un autre « Ouh » de dégoût devant tant de monstrueuse maigreur. Lilia se remit à fondre en larmes.

- Vous devez manger, mon enfant, insista Balena sur un ton condescendant, beaucoup manger, pour reprendre des forces ! Vous pesez combien ? Répondez !

- J’en sais rien… Euh, 60 kg.

- Certainement pas ! Vous avez été relevée à 51 kg à votre sortie de l’Astroport ! Vous vous rendez compte, vous mesurez 1,75 m. Vous êtes tombée dans l’anorexie ni plus ni moins ! Votre vie ne tient plus qu’à un fil, ma pauvre enfant !

Un « Oh ! » d’effroi monta d’on ne savait où dans la salle…

- Mais, ne vous inquiétez pas, tenta de la rassurer l’énorme matrone, nous allons prendre les choses en main. Tout d’abord, vous allez suivre Toto et Titi, les deux AA qui sont à côté de vous et ils vont vous faire rattraper les plats que vous avez ratés dans une petite salle voisine. Vous nous rejoindrez quand vous aurez terminé.

Lilia quitta donc le grand restaurant sous les regards curieux ou apitoyés des autres terriens.

- Oh, la pauvre… Oh, la malheureuse…

- Regardez comme elle est maigre…

- Elle n’a plus que la peau sur les os…

- Un souffle d’air et elle tombe à la renverse…

- C’est vrai qu’on perd beaucoup avec les RTT !

A la vue de l’alignement de plats disposés sur les dessertes, Lilia ne put que protester : « Mais, vous ne croyez tout de même pas que je vais avaler tout ça ! »

- Vous mangerez ce que vous pourrez, lui répondit Toto avec un sourire un peu niais pendant que son frère Titi l’installait sur une chaise et que Lola, la jolie servante métisse lui nouait une grande serviette blanche autour du cou. Bientôt une jeune femme blonde de type vaguement ukrainien, lui remplit copieusement l’assiette. Lilia se força à avaler tout doucement de minuscules cuillerées… Les quatre larbins l’entouraient, l’exhortaient, l’encourageaient de leurs sourires, de leurs paroles ou de leurs mimiques bienveillantes. Mais apparemment, Lilia n’enfournait pas suffisamment et pas assez vite à leur goût. Alors Lola s’empara d’une cuiller de nourriture et la présenta devant la bouche de Lilia comme une maman donne la becquée à son bébé. Là, c’en était trop pour la blonde jeune femme. Elle rejeta d’une tape la cuillerée de purée qui atterrit sur le visage de l’ukrainienne et se leva d’un bond en repoussant violemment la table qui se renversa en répandant au sol vaisselle et nourriture dans un beau désordre…

- Et elle va pas me dire : « Une cuillerée pour maman, une cuillerée pour papa ! », la demeurée de droïde, sinon je la bousille sur place !

Au comble de l’exaspération, elle bouscula les deux fils porcelets de Balena et quitta la petite pièce en claquant violemment la porte. Au pas de charge, elle traversa la grande salle du restaurant. L’orchestre avait repris en fond sonore, histoire de maintenir l’ambiance. Les gens terminaient péniblement leur dîner avec les fromages et les desserts. Les serveurs s’affairaient entre les tables et Balena s’était éclipsée provisoirement. En dehors de John et Tom, presque personne ne remarqua le rapide passage de la jeune femme énervée…

 

Le repas péniblement terminé, les convives furent invités à passer sur la piste de danse. Les vingt quatre enfants de Balena ouvrirent le bal. Les garçons portaient des smokings qui les mettaient plus en valeur que leurs uniformes de grooms. Les filles se prenaient pour des princesses dans de longues robes du soir couleur pastel à crinolines et froufrous. L’ensemble donnait l’impression de l’ouverture d’un bal de l’Empereur d’Autriche à la cour de Vienne au tout début du XXème siècle, d’autant plus que l’orchestre exécutait sans grâce un « Beau Danube bleu » romantique. Malgré le fait que deux rangées de violons soient venues s’adjoindre au reste des musiciens, les auditeurs avaient quand même l’impression d’une véritable exécution de l’œuvre de Johann Strauss tant ce qu’ils entendaient leur paraissait artificiel, synthétique et sans âme.

Plusieurs très jolies filles à peine grassouillettes invitaient les messieurs à danser pendant qu’un nombre équivalent de jeunes hommes de belle allure en faisaient autant côté dames. John crut reconnaître parmi ces escort-girls, Myléna, l’hôtesse qui l’avait accueilli à l’Astroport. Mais il n’en était pas très sûr. Ces filles avaient toutes une ressemblance étrange, comme une sorte d’air de famille en dépit d’origines différentes. Il s’interrogeait également sur le rôle que jouaient ces escort girls and boys et il en conclut qu’ils devaient être des AA, aimables animateurs et qu’ils étaient là pour mettre de l’ambiance. Et cela semblait fonctionner. Les arrivants avaient l’air ravis, leurs visages étaient souriants et la piste de danse se remplissait à vue d’œil. John en profita pour se diriger discrètement vers la sortie…

Oncle Tom, lui, préféra inviter Eva Brown à danser. Celle-ci ne se fit pas prier. La jolie métisse avait déjà repéré le grand afro-américain et était très satisfaite de pouvoir ainsi entrer en contact avec lui.

- Je vous ai invité à danser, commença Tom, mais je vous préviens, je ne connais pas un seul pas de cette vieille musique !

- Si cela peut vous rassurer, lui répondit Eva, moi non plus !

Les valses s’enchaînaient les unes aux autres sans que l’orchestre n’observe le moindre temps mort. On en était à la « Marche de Radetzky » qui elle-même avait succédé à « Marienwaltzer » de Tanner et à la célèbre « Valse de l’Empereur »…

- Balançons-nous de côté et d’autre, proposa la métisse et faîtes-moi tourner quand vous verrez les autres danseurs le faire…

- Pas facile, mais on va essayer.

Souhaitant entamer la conversation, Tom ne savait pas trop comment entrer en matière. Il ne pouvait pas demander à sa cavalière si elle fréquentait habituellement ce dancing, si elle habitait chez ses parents et encore moins si elle était célibataire, questions habituelles et archi éculées du dragueur de base. Il se raccrocha alors à un «  Avez-vous fait un bon voyage ? » passe partout.

- Assez bon, lui répondit-elle en souriant. Je n’ai rien senti tant j’ai dormi profondément. Mais ce soir, je me sens un peu fatiguée. Je crois bien que je ne vais pas m’attarder longtemps à ce bal ringard. Et vous, ce voyage ?

- Très bien, très bien. Je me sens en pleine forme bien qu’un peu lourd après un pareil festin !

- Ne m’en parlez pas, moi qui mangeais si peu sur Terre…

- Vous êtes hébergée dans l’hôtel ou dans les cases ?

- Dans l’hôtel.

- A quel étage ?

- Au deuxième.

Tom s’apprêtait à lui demander le numéro de sa chambre au moment précis où Eva quitta ses bras pour être remplacée par une magnifique escort girl à peine enrobée. En effet, l’orchestre avait entamé une série de slows avec changement obligatoire de partenaire toutes les minutes trente environ, ce qui ne faisait pas du tout les affaires de Tom. Sa nouvelle cavalière, une blonde de type germanique eut à peine le temps de se frotter à lui et de lui apprendre qu’elle s’appelait Alena qu’aussitôt une autre lui arrivait dans les bras et ainsi de suite…

Pendant ce temps, John s’était éloigné de l’hôtel, histoire de prendre un peu le frais tout en cherchant à faciliter sa digestion. Il se dirigea vers la palmeraie à l’ombre de laquelle étaient disséminées les cases. L’air était doux, la lune et les étoiles brillaient dans le ciel. Les allées semblaient désertes mis à part quelques couples qui déambulaient main dans la main ou d’autres qui se bécotaient discrètement dans quelques recoins sombres. John trouvait cette atmosphère romantique à souhait. Il se disait que son séjour s’annonçait plutôt agréable si l’on exceptait le léger inconvénient de ce régime alimentaire un peu excessif. Il en était là de ses réflexions lorsqu’il entendit quelqu’un pleurer tout près de l’endroit où il se trouvait. Il s’approcha et découvrit Lilia en train de sangloter sur un des bancs placés sur le terre plein de l’immense piscine lagon. Il s’assit à ses côtés et, d’un geste paternel, lui entoura délicatement les épaules de son bras…

- Ca ne va pas, mon enfant ?

- Je ne suis pas votre enfant ! Mon nom est Lilia. Je suis arrivée sur cette planète plus que de mon plein gré puisque je suis une des rares à avoir débarqué volontairement ici !

- Mais moi aussi, j’ai été volontaire, rétorqua John.

- Oui, mais moi, j’ai tout payé de ma poche. Et vous voyez comment j’ai été traitée !

- J’ai vu et j’ai déploré. Je crois que Balena est un peu autoritaire et qu’elle se la joue directrice de colonie de vacances…

- Vous voulez rire ! C’est un tyran, une sorcière cette bonne femme ! Elle ne respecte rien ! Elle a voulu me rabaisser, m’humilier devant tout le monde !

- Vous n’avez pas l’impression que vous noircissez un peu le tableau…

- Non, j’ai trop souffert sur la Terre… J’étais venue ici en espérant enfin trouver le calme, le repos, la sérénité…

- Vous allez l’avoir, soyez-en certaine.

- J’en doute, répondit-elle, avec une organisation pareille. Je sens que je vais en être la bête noire, la tête de turc. Cela a toujours été mon lot dans la vie… Et il ne manque plus que les traqueurs… D’ailleurs, si cela se trouve, il y en a déjà de tapis dans les buissons, là tout autour !

- Ne tombez pas dans la paranoïa, Lilia.

- Si vous saviez ce que les traqueurs m’ont fait subir, rétorqua celle-ci, vous ne parleriez pas comme ça !

John, assez gêné, évita le sujet : « Je constate que vous êtes épuisée, Lilia, vous devriez aller vous reposer et oublier ce regrettable incident… »

- Facile à dire, Monsieur… Comment au fait ?

- John. John Slim Kwick… Allez, il ne faut pas vous mettre dans des états pareils, cela ne le mérite pas…

- Je sens que je vais encore subir la persécution ici aussi et cela me désole.

- Allez, venez, montrez-moi le chemin de votre case que je puisse vous accompagner jusque là.

A cet instant, alors que Lilia se levait du banc, une escort girl et deux boys arrivèrent. La fille s’écria : «  Enfin ! Monsieur John, vous voilà ! Nous vous cherchions partout… Mais que faîtes-vous donc ici ? »

- J’étais juste sorti prendre le frais quand j’ai rencontré cette pauvre Mademoiselle Lilia qui était en larmes. J’étais en train de la consoler quand vous êtes arrivés…

- Ne vous inquiétez pas. Tuta et Toti vont s’occuper d’elle. Ce sont de gentils garçons, très doux, très caressants, lui glissa-t-elle avec un clin d’œil coquin. Moi, c’est Célina, ajouta-t-elle pour se présenter tout en le prenant par le bras et en l’entraînant vers les lumières du grand hôtel.

- … j’aurais tant aimé danser avec vous et vous offrir un verre au bar, lui susurra-t-elle d’un air câlin.

Etait-ce le sourire, le regard ou la plastique agréable de la belle italienne qui troubla John, toujours est-il qu’il se laissa mener très docilement sans même se retourner vers Lilia que ses deux boys encadraient.

Quand ils pénétrèrent dans le hall du restaurant, ils constatèrent que les plus âgés commençaient déjà à quitter discrètement les lieux. Sans doute de telles agapes les avaient-elles épuisés et peut-être préféraient-ils aller se reposer dans leurs chambres respectives plutôt que de veiller plus longtemps ? Sur la piste, seuls quelques couples dansaient, mais sans grande conviction. On avait l’impression que les gens s’amusaient parce qu’il le fallait bien.

- Il n’y a pas l’air d’avoir une grosse ambiance ici, remarqua malicieusement John Slim.

- C’est toujours ainsi, les soirs d’arrivée, lui répondit Célina sur un ton blasé, les gens sont souvent fatigués du voyage…

- Ils ont dormi tout du long, objecta Kwick, je crois plutôt que c’est à cause de toute cette nourriture qu’on leur a fait ingérer !

- Eh bien, que diriez-vous d’un petit digestif pour la faire passer agréablement ?

- Excellente idée ! approuva John.

Ils s’installèrent à une table située sur le bord de la piste et non loin de celles de Tom et d’Eva. Celle-ci était en grande conversation avec un très attrayant play boy que John classa immédiatement parmi les AA (aimables animateurs) car il ne se souvenait pas l’avoir vu à son arrivée à l’astroport. De son côté, Tom était escorté par une magnifique eurasienne qui était très familièrement installée sur ses genoux. Célina fit un signe discret à un serveur qui revint presque immédiatement avec deux verres remplis au tiers d’un alcool de couleur orange dorée. Il posa les verres sur la table et passa d’un geste très sûr son détecteur laser au-dessus du bracelet électronique de John. On entendit un « bip » à peine perceptible. Il n’en fallait pas plus pour que son compte soit débité du prix des deux consommations non incluses dans le forfait. L’alcool avait un vague goût de curaçao que John ne trouva pas désagréable malgré un taux de sucre important. Célina voulut ensuite l’entraîner vers la piste de danse…

- Mais, je ne sais pas du tout danser, lui avoua John, je préfère cent fois rester sur le bord à regarder les autres !

- Et si moi j’en ai envie, objecta-t-elle d’un air capricieux, tu ne vas pas me le refuser !

Alors John se laissa faire le temps d’un ou deux woops durant lesquels la belle essaya de le troubler un peu en se collant tout contre lui. Il voulut l’embrasser, mais elle détourna immédiatement la tête…

- Voyons… N’allez pas si vite en besogne, John ! Nous venons tout juste de nous rencontrer, nous nous connaissons à peine… Parlez-moi plutôt de vous…

Ils s’étaient à nouveau assis et cette fois, Célina commanda une bouteille de champagne que John se fit un plaisir de lui offrir.

- Oh, il n’y a pas grand-chose à dire à mon sujet. Je ne suis qu’un simple fonctionnaire en congé…

- Et de quel ministère dépendez-vous ?

- L’agriculture, mentit effrontément le traqueur.

- Parce qu’il y a encore un Ministère de l’Agriculture sur Terre ? s’étonna l’aimable animatrice.

- Oui, enfin… nous ne nous occupons plus que d’écologie.

- Par hasard, vous ne seriez pas en mission sur nos territoires ?

- Non, je suis en vacances, comme je viens de vous le dire ! Et absolument rien d’autre. N’importe quelle infraction peut se produire ici, je ne lèverai pas le petit doigt ! Mais je ne sais rien de vous… De quel pays venez-vous ?

- Mais de Déliciosa. Je suis née ici…

- Ca c’est assez rare… Une enfant du pays ! Mais vos parents ?

- Je ne les ai pour ainsi dire pas connus. On m’a simplement dit que ma mère était italienne et mon père hollandais. Mais je n’en sais pas plus. Très jeune, j’ai été adoptée par Balena que je considère comme ma véritable mère… Mais c’était avant qu’elle ouvre « Paradise Resort »…

- Que faisait-elle alors ?

- Avec son mari qui a disparu quand j’avais six ans, elle faisait partie des douze familles fondatrices de Déliciosa. Vous comprenez, tout était à faire. C’était l’époque des pionniers ici. Et vingt ans après, vous pouvez admirer le résultat. C’est magnifique ! Mais parlez-moi un peu de la Terre. Je n’y suis jamais allée. J’aimerais tant la connaître…

- Oh, vous n’avez pas perdu grand-chose ! La Terre devient chaque jour plus inhospitalière. Les villes ne sont plus que des mégalopoles surpeuplées à l’air irrespirable. On ne peut plus circuler sans masque à gaz ni bouteilles d’oxygène. On vit dans une sorte de brouillard gris orange qui ne se lève pas de la journée. A cause d’une circulation démentielle, on doit supporter nuit et jour un bruit infernal. Quant aux campagnes elles sont vides, stériles quand elles ne sont pas vitrifiées ou tout simplement transformées en immenses décharges à ciel ouvert…

- Qu’est ce que cela doit sentir mauvais !… Quand je pense qu’à Déliciosa, nous recyclons tout, absolument tout, qu’il ne nous reste strictement aucun déchet !

- Vous ne connaissez pas votre bonheur, Célina, de pouvoir vivre en autarcie et en harmonie avec la Nature, s’écria John, un peu lyrique. Ici, l’air est si pur, l’eau si propre, le ciel si bleu !

- Oui, fit la belle enfant d’un air rêveur. Mais il se trouve que quelquefois, trop de bonheur finit par ennuyer…

- Moi, ça me repose. Car je ne vous ai pas parlé de l’ambiance qui règne là-bas. On a passé le stade du choc des civilisations, des grandes guerres généralisées, des affrontements. Tout semble calme en apparence et pourtant là-bas, c’est une traque permanente des déviants, de tous ceux et de toutes celles qui essayent de ne pas respecter les directives de notre cher gouvernement mondial…

- Et alors ? A Déliciosa aussi, nous obéissons à des lois très strictes !

- Je n’ai pas encore eu cette impression. On nous a juste dit de nous contenter de nous amuser, de jouir sans contrainte tout en restant dans le centre. Il n’y a même pas d’horaires à respecter. Tout est organisé pour que nous soyons toujours bien…

- Je ne me rends pas bien compte, avoua Célina. Je n’ai aucun point de comparaison.

Il se faisait très tard. Les musiciens et les danseurs avaient l’air fatigués. Tom et Eva avaient quitté les lieux. John proposa à sa partenaire de monter dans les chambres. Elle accepta de le raccompagner jusqu’à sa porte, mais pas plus loin. Elle le quitta dans un dernier rire espiègle tout en ne lui accordant qu’un léger baiser sur la joue…

- Bonne nuit, lui dit-elle avec son plus agréable sourire, faîtes de beaux rêves, ami fonctionnaire…


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