Bienvenue sur Deliciosa (Oeuvre réservée à un public adulte)

Chapitre II



    A son réveil, il entendit une charmante voix féminine lui souhaiter la bienvenue sur Déliciosa. Ainsi donc il était arrivé à bon port et avait été endormi pendant tout ce long voyage. Il remarqua qu’il était toujours dans la même capsule, étendu sur la même couchette de simili cuir rouge. Toutes les attaches qui, durant la traversée, l’avaient immobilisé, avaient disparu comme par enchantement. Il essayait de rassembler ses esprits plutôt embrumés. Il se sentait terriblement fatigué et presque sans aucune force physique. Le cockpit de verre blindé de la gélule ne s’ouvrait pas encore, mais cela ne saurait tarder. Rien ne pressait car il ne se sentait même pas capable de se lever… Et tandis que son dossier se relevait lentement, lui redressant le buste, il entendit la même douce voix synthétique poursuivre ses recommandations : « Amis voyageuses et voyageurs, nous avons le plaisir de vous accueillir au George Nush Spatioport de Délicitown. Votre voyage interstellaire depuis la Terre ainsi que votre réintégration dans notre espace temps se sont déroulés dans les meilleures conditions possibles. Si vous vous sentez un peu las, c’est tout à fait normal. Nous allons immédiatement remédier à cet inconvénient passager grâce à une petite collation énergisante que nous vous proposerons dès l’ouverture des portes de vos capsules… »

    Aussitôt dit, aussitôt fait. Le cockpit se sépara en deux parties et une accorte hôtesse en uniforme rose se précipita vers John pour lui présenter un plateau prévu pour s’adapter aux montants de sa couchette…

    - Bienvenu sur Déliciosa, Monsieur Kwick ! lança l’hôtesse en lui glissant un mouchoir en papier dans son col de chemise. J’espère que vous avez fait un bon voyage…

    John la trouva fort sympathique. C’était une jeune métisse de type malgache qui avait des traits assez fins mais qui lui sembla un peu boulotte ce qui n’était pas pour lui déplaire. Il en avait un peu assez de ces femmes maigrelettes ou souffreteuses qu’on rencontrait un peu partout. A croire que la Terre n’était plus peuplée que d’anorexiques militantes ou d’affamées chroniques. Quelques rondeurs féminines ne pouvaient qu’agrémenter le paysage.

    - Je vous souhaite un bon appétit, lui murmura l’hôtesse avec son plus charmant sourire.

    - Merci, répondit John en s’attaquant aux victuailles de son plateau-repas. Il avait une réelle sensation d’appétit qui se transforma immédiatement en faim de loup à la vue et à l’odeur de la nourriture. Il se jeta donc sans complexe sur un énorme burger à quatre étages, truffé de viande hachée et dégoulinant de gouda fondu. Il y ajouta un grand coup de soda bien sucré pour faire descendre le tout puis enchaîna avec un énorme cornet de frites bien croustillantes. Il commençait déjà à avoir nettement moins d’appétit quand il passa à la salade niçoise largement assaisonnée de mayonnaise.

    Par discrétion, l’hôtesse s’était écartée. Le voyant ralentir, elle revint vers lui : « Cela vous a-t-il convenu ? » lui demanda-t-elle.

    - C’était parfait, lui répondit John. Mais maintenant je n’ai plus faim du tout. Je suis totalement rassasié !

    - Pourtant nous pouvons vous proposer des brownies aux pépites de chocolat pour le dessert. Ils sont délicieux…

    - Je ne suis pas sûr de pouvoir avaler une bouchée de plus…

    - Voyons, John, voyons, reprit l’hôtesse, ne faîtes pas l’enfant… Vous venez d’accomplir un long voyage dans l’espace. Pendant une très longue période, votre organisme en hibernation n’a pas été nourri, il lui faut absolument reprendre des forces.

    Et très doucement, elle se mit à lui caresser la joue et les cheveux comme une mère le ferait à un bébé refusant le biberon. Alors John, pris par les sentiments, ne se fit pas prier. Il avala le brownie en se forçant et en essayant de penser à autre chose.

    - Là, maintenant, ça va, dit-il. Je crois que je peux y aller !

    - Tatatata… lança l’hôtesse en se penchant encore un peu plus vers lui. L’échancrure de son corsage laissait deviner une poitrine généreuse ce qui ne manqua pas de troubler notre traqueur… Il n’en est pas question, très cher John, la procédure d’atterrissage n’est pas encore terminée. Tout d’abord présentez-moi votre bracelet électronique pour un premier check-up santé. Elle dût presque s’étendre sur lui pour faire coïncider le bracelet qui entourait le poignet gauche de John avec le sien placé du côté droit. Les deux minis engins communiquèrent par wi-fi. Le résultat de la consultation ne fut pas probant.

    - Je viens de vérifier votre taux de glycémie, annonça la jeune femme… Oh la la, il n’est pas bon du tout. Il est encore beaucoup trop faible. Si je vous laisse partir comme cela, vous n’allez pas pouvoir mettre un pied devant l’autre. Au bout de trois pas, vous allez vous écrouler par terre…

    Elle se redressa et lui tendit presque aussitôt un second verre de cola sorti d’on ne sait où.

    - Buvez. C’est très bon et c’est plein de sucre…

    Il s’exécuta pensant  en avoir fini. Mais il n’en fut rien, il lui fallut encore absorber un énorme saladier rempli de crème glacée recouverte de Chantilly appelée le « Deliciosa Sundae Glory » qui lui mit l’estomac au bord des lèvres avant qu’enfin la jeune femme en uniforme rose accepte de le laisser sortir de sa capsule…

    A peine se retrouva-t-il debout qu’il se sentit vaciller. Ses jambes le portaient difficilement, sa tête tournait. Un peu à la manière d’un ivrogne, il tituba au début, mais assez rapidement prit de l’assurance.

    - Tout va bien, Monsieur Kwick ? s’inquiéta l’hôtesse.

    - Ca va, ça va… répondit John.

    - Prenez le tapis roulant qui vous mènera aux contrôles d’arrivée. Cela vous sera moins fatigant que de marcher. Et elle le planta là pour accueillir le passager suivant…

    Passé le salon d’accueil, John se retrouva sous le grand dôme de verre du hall des arrivées. Une trentaine de terriens d’assez piteuse allure formaient une file qui avançait à bonne vitesse sur une sorte de moquette mouvante très agréable aux pieds. A travers les semelles de ses baskets, John sentit comme une très étrange sensation de massage. Il remarqua qu’une femme plutôt mince, placée juste devant lui, avait quitté sa paire de sandalettes pour mieux ressentir l’effet relaxant sur la plante de ses pieds bronzés. Elle se retourna vers lui comme pour le prendre à témoin…

    - Cela fait un bien fou, lança-t-elle. Il y a longtemps que je n’avais pas ressenti cela… Vous devriez essayer…

    Et elle se retourna aussitôt. Visiblement, elle n’attendait aucune réponse. John lui trouva un visage agréable de métisse. Jolie, mais un peu fluette à son goût. Sa peau était plus grisâtre que dorée et son sourire essayait de cacher un fond de tristesse que trahissait son regard. John jeta un bref coup d’œil sur la file de terriens ce qui lui permit d’évaluer la réalité du public arrivant. Les deux tiers devaient être des retraités, tous ayant dépassé la soixantaine et effectuant sans doute leur ultime  croisière galactique. Quand au reste, il était représenté par une majorité de quadras, sans doute quelques cadres ayant décroché ce séjour à titre de récompense pour le zèle apporté à leur travail, par une poignée de gens aisés venus dépenser leur argent pour se goberger sans frein loin de la terre et pour finir, par les habituels cas sociaux envoyés là par les services du même nom à titre préventif ou curatif…

    Un premier portail marqué « Douane » arrêta John. Une forte femme en uniforme bleu attrapa sans ménagement le poignet du traqueur pour le passer sous le rayon de son pistolet laser histoire d’enregistrer automatiquement ses coordonnées. Elle vérifia que rien ne clochait sur son écran d’ordinateur portable : « … Ministère de l’Intérieur, commenta-t-elle avec une certaine dose d’admiration. J’aurai fort peu de questions à vous poser, Monsieur John Slim Kwick. Alors mission ou repos ? »

    - Repos.

    - Vous n’avez donc rien à déclarer ? reprit la douanière toute boudinée dans sa vareuse.

    - Rien, répondit John. Tout a été déposé à l’astroport de départ…

    Il faisait ainsi discrètement allusion à sa plaque et à ses armes de service. L’autre n’insista pas et lui souhaita un bon séjour sur Déliciosa avant de passer au voyageur suivant, un vieil homme un peu chenu.

    Nouveau couloir, nouveau tapis roulant massant. Cette fois, d’immenses panneaux publicitaires couvraient les murs. Des affiches annonçaient un grand championnat intergalactique de sumo.  John n’appréciait que très modérément ce sport d’origine japonaise avec ces champions, énormes masses de graisse qui s’attrapaient par la culotte pour se pousser hors d’un cercle. Si l’on en jugeait par l’importance de la publicité, ce sport devait être de première importance sur Déliciosa. Puis il passa devant un écran géant sur lequel s’égosillait une chanteuse obèse qu’il trouva d’emblée fort laide. Avec ses sourcils charbonneux et son maquillage outrancier, ses bajoues pendantes et son énorme poitrine qu’elle secouait impudiquement au rythme de ses trémoussements, elle avait tous les attraits d’un repoussoir. Et pour ne rien arranger, de temps en temps, la caméra s’égarait sur les replis de son gros ventre en mouvement. Sur un air vaguement hip-hop, la gélatine vibrait de tous côtés alors qu’une ridicule microjupe laissait découvrir, en guise de jambes, deux gros poteaux informes mais néanmoins couverts d’affriolants bas résille. A la fin du clip qui s’intitulait « Love me till the end », son nom apparut : « Carmelita von Trump, numéro un au hit parade planétaire ».

    - Ils ont vraiment des goûts musicaux bizarres par ici, se dit-il.

    Le tapis s’arrêta à nouveau devant le contrôle de santé. Une femme médecin en blouse blanche entreprît de l’examiner. Elle semblait forte elle aussi, mais plutôt par abondance de muscles. Elle se présenta comme le doktor Schulz Frédérika. John lui trouva quelque chose d’hommasse dans l’attitude.

    - Ah ! Un homme, commença-t-elle. Enfin ! Ce n’est décidément pas trop tôt. Il ne nous en arrive pas suffisamment ici. Dans tous les convois, les femmes sont majoritaires. On se demande ce qu’ils font des hommes sur Terre… N’y aurait-il pas une guerre inconnue par là-bas ?

    - Pas depuis que je suis parti, répondit John. Rien que des conflits de très basse intensité...

    - Bon, placez-vous ici, ordonna-t-elle, en lui désignant une plaque métallique sur le sol.

    Un nombre apparut sur l’écran mural : « 75 kg »

    - Mais vous n’êtes qu’un sac d’os, mon pauvre ami, s’écria-t-elle de sa grosse voix. Taille ?

    Et elle appuya sur un bouton qui déclencha un mince rayon laser rasant le sommet de son crâne. « 1 mètre 89 » s’afficha immédiatement.

    - Vous êtes TRES maigre, dit-elle en insistant lourdement sur le TRES.

    - Pourtant au départ de la terre, je suis certain que je pesais plus de 80 kg, rétorqua John. Ce n’est pas possible !

    - Tout le monde sans exception perd quelques kilos pendant le voyage. La durée, la RTT, la distance et le bouleversement moléculaire… C’est tout à fait normal. Mais il va falloir reprendre du poids très vite. Disons, revenir dans la semaine aux 80 kg  et atteindre le quintal dès la fin de votre mois parmi nous !

    - Mais je me sens très bien comme cela, répliqua John.

    - Illusion, cher Monsieur, illusion ! Je vois que vous bénéficiez du forfait galactique intégral. Un mois sur Déliciosa, quinze jours sur Voluptuosa et une semaine sur Somptuosa. Soit la bagatelle de quatre vols spatiaux, si je compte votre retour sur Terre. Sachez que chaque RTT est cause d’amaigrissement, d’affaiblissement et surtout de risques mortels si vous ne disposez pas d’une masse corporelle suffisante pour résister aux bouleversements moléculaires. Pour votre taille, vous ne devez absolument jamais être sous la barre des cent kilos. Je suis catégorique.

    - Mais il va falloir me gaver… Je ne suis pas une oie…

    - Nous avons nos méthodes, dit-elle en y mettant une certaine douceur, et elles sont très, très agréables. Disons « délicieuses »… Je vous prescris un régime hyper protéiné, hyper lipidique et hyper glucosé. Rien ne s’y oppose, tous vos examens sont bons. Vous m’en direz des nouvelles !

    John fit une moue dubitative.

    - Moi vous savez, j’ai toujours mangé pour vivre et jamais vécu pour manger…

    - Il va falloir changer tout cela, oublier vos habitudes terriennes, dit la doctoresse sentencieusement. Pour accélérer le processus de renforcement de masse corporelle, je vous prescris également quelques compléments alimentaires : créatine, anabolisants, EPO, etc. Le cocktail habituel pour les sumos, les boxeurs, les lutteurs, les rugbymen, quoi ! Préférez-vous le prendre sous forme de cachets ou  souhaitez-vous qu’il soit inséré dans votre nourriture et dans votre boisson ? Par cachets, gélules et piqûres, c’est assez contraignant. Je vous conseille l’inclusion…

    - Allez, incluez, accepta John résigné mais se demandant déjà s’il ne prenait pas une mauvaise décision.

    La forte doctoresse vaguement bodybuildée rentra tous ces paramètres dans son ordinateur et valida le programme personnalisé dans le bracelet électronique de John. Ce dernier eut beau en profiter pour examiner attentivement la lèvre supérieure et le menton de la femme de l’art, il n’y découvrit pas la moindre ombre de pilosité. Seule la voix un peu trop grave éveillait la curiosité, et encore…

    Le check-up terminé, John reprit place sur le tapis roulant qui se mit alors à en longer un second qui servait à transporter les bagages sans doute juste sortis de la soute. Comme par magie, son flight case apparut et se mit à se déplacer à sa hauteur. John se dit que son bracelet électronique avait dû être repéré au passage d’une borne laser qui avait certainement relayé l’information pour le centre de tri automatisé des bagages. Depuis que presque tout disposait d’un code barres, la vie devenait d’une simplicité de conte de fées quand ça fonctionnait, bien sûr. Inutile d’attendre des heures devant des tapis où l’on voyait entrer et sortir des dizaines et des dizaines de sacs et de valises appartenant à tout le monde et jamais à soi. Le temps des aéroports était bien loin maintenant. Dans les nouveaux astroports, tout était automatisé. Le passager n’avait plus rien à faire. Il était même dispensé de porter sa valise et même de la pousser dans un chariot. Elle progressait à la même vitesse que son propriétaire, bien parallèle et juste séparée par une paroi de plexiglas…

    Dernier contrôle avant de quitter l’immensité du Spatioport. Un portail double encadrait l’arrivée des deux tapis. Le plus important, d’environ deux mètres de haut sur 80 centimètres de large, servait à passer les humains  aux rayons X ainsi qu’au détecteur de métaux. Le plus petit, qui semblait moitié moins important, jouait le même rôle côté bagages. Une demi douzaine de policiers en uniforme bleu foncé vérifiait les passages un à un. Les hommes étaient particulièrement corpulents, ventrus mais inégalement musclés. Ils étaient tous très impressionnants, mine renfrognée, air patibulaire, accompagnés d’autant de femmes encore plus grosses qu’eux. Sans doute jouaient-ils leur rôle, mais aucun d’eux n’esquissait un geste ni n’adressait la moindre parole aux arrivants. Ils se contentaient de vérifier les informations qui apparaissaient sur les écrans de contrôle. John pensa que ces formalités ne servaient pas à grand-chose vu que les mêmes vérifications avaient déjà été pratiquées lors de l’embarquement. Bien entendu, les détecteurs ne trouvèrent aucune arme ni aucun matériel suspect sur les arrivants ou dans leurs bagages.

    Une femme rondelette vêtue d’un paréo en tissu rouge à grandes fleurs blanches les attendait sur le trottoir, une pancarte à la main indiquant : « Paradise Resort ». Le groupe de voyageurs de l'espace s’approcha. Deux jeunes droïdes d’aspect plus qu’agréable accompagnaient celle-ci.

    - Bienvenue sur Déliciosa, dit-elle. Je me présente. Je m’appelle Myléna. Je fais partie de l’équipe d’aimables animateurs (entre nous, nous disons « AA ») qui allons faire en sorte que votre séjour à Paradise Resort devienne inoubliable. Chers JR (je veux dire « Joyeux Résidents »), veuillez vous donner la peine de prendre place à bord de notre Spatiotram. Dans quelques minutes, nous rejoindrons le centre des Délices !

    Une sorte de gros tube, mi verre mi acier brossé, attendait le long du trottoir. Les portières s’ouvrirent avec un sifflement léger en même temps que les ouvertures de soute qui commencèrent à absorber automatiquement les bagages. Quand tout le monde fut installé à bord, Myléna se plaça à l’avant et s’empara du micro pour commenter le trajet qu’ils allaient effectuer. Les deux droïdes s’occupèrent de l’embarquement des bagages puis vérifièrent la fermeture des portes avant de s’éclipser discrètement. Ces êtres partiellement ou totalement robotisés arrivaient à tellement ressembler aux véritables humains que beaucoup de ces derniers commençaient à s’y tromper. Mais ils ne faisaient pas illusion à John qui les flairait en bon limier qu’il avait toujours été. Il trouvait toujours un indice qui trahissait leur origine manufacturée. Tantôt c’était un geste un tantinet mécanique, tantôt une intonation dans la voix, tantôt un regard un peu trop inexpressif, tantôt un grain de peau peu naturel. On frisait la perfection avec ces créatures, mais on n’y était pas encore vraiment…

    John se retrouvait assis juste à côté de la métisse aux sandalettes. De profil, elle lui sembla assez jolie quoiqu’un peu fluette. Une impression de fragilité mêlée de douceur se dégageait d’elle.

    «  Tenez-vous prêts, amis JR. Laissez votre dos bien calé dans votre siège. La barre de sécurité va bientôt venir se placer automatiquement. Veuillez ne pas en empêcher l’installation. Il en va de votre sécurité… »

    - Ils ont vraiment peur qu’il nous arrive quelque chose, commenta John à voix haute alors que la barre en question venait se verrouiller autour de sa taille après être descendue silencieusement de derrière ses épaules.

    - Cet engin est peut-être très rapide, suggéra la jolie métisse.

    - Oh ! Je manque à tous mes devoirs, s’exclama John. Je ne me suis même pas présenté à vous. Je m’appelle John Slim Kwick. Je viens d’Ottawa…

    - Enchantée, répondit la jeune femme avec un discret sourire. Moi, c’est Eva Brown, j’arrive de Charlottesburg…

    « Attention au départ, reprit la voix de l’aimable animatrice. Comme vous allez pouvoir le remarquer, notre Spatiotram se déplace sur coussin d’air et commencera son parcours à 30 centimètres du sol, le temps de la visite de notre capitale, Délicitown. Contrairement à ce qui se passe sur Terre, ici, nous n’utilisons aucun combustible fossile. Tous les engins que vous allez croiser fonctionnent soit électriquement soit par piles nucléaires ou à combustible. Plus de bruit, plus de fumées, la propreté intégrale. Vous êtes sur la planète verte, la planète qui respecte l’environnement et ne dégage aucune pollution. Pas de gaz toxique, pas d’effet de serre, pas de réchauffement climatique chez nous. »

    - C’est vraiment formidable, approuva Eva. Regardez, John, comme le ciel est bleu, comme l’air est pur !

    - Evidemment, cela fait une sacrée différence avec la Terre, admit-il. Là-bas, il reste encore en circulation tellement de vieux camions, vieilles bagnoles, trains et bateaux qui utilisent jusqu’aux dernières gouttes de pétrole qu’on a parfois de la peine à respirer.

    - Ne m’en parlez pas. Pour sortir sans prendre de risque, il faudrait vivre en permanence avec un masque à oxygène sur la figure !

    Derrière les vastes vitres du Spatiotram, les passagers pouvaient admirer les grandes avenues largement dégagées de la capitale. Quasiment aucun piéton. Juste de tout petits véhicules volants individuels ou collectifs qui se déplaçaient à des hauteurs diverses, sans jamais se gêner, un peu comme voleraient des chapelets de bulles de savon. Leurs passagers semblaient tous assez volumineux, massifs et contents d’eux-mêmes. Aucune mine renfrognée, aucun air chagrin mais une sorte de béatitude universelle de ventres repus. Des alignements de palmiers et de jacarandas en fleur bordaient les vastes artères de cette ville de rêve. Sur le parcours, nombre d’immeubles et de bâtiments administratifs se succédaient. Myléna attirait l’attention de ses passagers au fur et à mesure qu’ils passaient devant les édifices remarquables.

    « Le Palais du gouverneur… »

    « Le Sénat… »

    « La Chambre des Représentants… »

    « L'Agora des citoyens... »

    « Le Ministère du temps libre... »

    « Le Conseil intégratif et ludique... »

    Quand elle annonça : « Le Grand Pool Commercial », Eva et John ne remarquèrent qu’un immense dôme d’une hauteur d’une trentaine d’étages avec de vastes entrées rectangulaires qui avalaient ou rejetaient littéralement navettes, Spatiotrams et bulles individuelles par dizaines.

    « Ce Pool Commercial est un des plus grands et des plus luxueux centres de toute la galaxie. Des dizaines de milliers de transactions s’y pratiquent à chaque seconde. Il est réservé aux seuls habitants permanents de Déliciosa. Vous, Gentils Résidents, n’aurez nul besoin d’aller vous y approvisionner car tout vous sera fourni à Paradise Resort. Aucun de vos désirs, aucune de vos envies ne sera oublié… »

    - J’attends de voir, commenta Eva.

    - J’ai également les plus grands doutes, ajouta John.

    «  Et maintenant, nous allons prendre de la hauteur et de la vitesse. Dans moins de dix minutes, nous arriverons à destination. » reprit la douce voix de Myléna.

    Peu après, elle passa dans les rangs pour procéder à une distribution de bonbons, caramels et sodas divers. Presque d’une seule voix, Eva et John déclinèrent la proposition.

    - Peut-être n’aimez-vous pas trop le sucré ?

    - Nous venons de nous remplir la panse à l’en faire éclater il y a moins d’un quart d’heure, rétorqua Eva. Merci, mais nous n’avons vraiment plus la place !

    - Allons, allons, répondit l’animatrice, il faut prospérer chers JR. Vous êtes venus chez nous pour cela. Tenez, prenez ces amuse-bouches salés avec ces boissons énergisantes… en leur tendant deux sachets de chips et deux canettes de RotorAid, une boisson sucrée salée pleine de sels minéraux divers et censée donner du tonus aux sportifs lors d’efforts violents.

    John et Eva ne purent que les accepter, histoire de faire comme tout le monde c'est-à-dire grignoter et siroter sans faim ni soif. A bord de ce Spatiotram, régnait une sorte de torpeur ou de passivité généralisée que John Slim mit sur le compte de la fatigue occasionnée par l’interminable voyage…

    - Nous voici en vue de Paradise Resort, annonça Myléna dans son micro. Remarquez l’immense piscine lagon avec ses cascades, ses toboggans, ses jacuzzis et son bassin à vagues… Voyez sur votre gauche, le bord de mer avec la magnifique plage de sable blanc et son esplanade de palmiers et de cocotiers. A droite, vous avez le complexe hôtelier, juste derrière notre petit Las Vegas local avec ses différents casinos. Derrière la palmeraie, vous pouvez distinguer le golf de dix huit trous… Voyez comme il est bien entretenu et comme sa pelouse est verte ! Le sommet qui domine la baie s’appelle le Krakatchounga. Il culmine à 3900 mètres d’altitude et sa partie supérieure est enneigée toute l’année ce qui permet de skier tous les jours si on le souhaite. D’ailleurs, quel que soit votre sport ou votre activité préférée, vous pourrez tout pratiquer à Paradise. N’oubliez jamais que nous sommes là pour rendre votre séjour inoubliable !

    Ce petit discours à peine terminé, le Spatiotram s’immobilisait sans le moindre bruit sur une sorte de terre plein central. Les portes s’ouvrirent, le groupe sortit et se retrouva face à un petit attroupement de personnes dirigé par une autre forte femme vêtue d’une sorte d’ample sari bleu. Celle-ci se présenta sous le nom de Balena, ce qui ne manqua pas de déclencher quelques rires sous cape. Cette animatrice portait bien son nom. Elle était énorme. John se demanda si elle ne dépassait pas largement les cent cinquante kilos. Elle n’avait aucune forme féminine reconnaissable rien que celle d’un gros tonneau surmonté d’un cou de taureau et d’une tête bouffie. Installée sur une sorte de petit trépied muni de trois grosses roues de caoutchouc, elle commença par souhaiter la bienvenue aux arrivants puis par préciser les règles de vie de l’étrange communauté qu’ils allaient former. En fait, il n’y en avait pratiquement pas. Chacun pouvait occuper son temps comme bon lui semblait. Manger et dormir à n’importe quelle heure. Seule obligation : rester à l’intérieur du périmètre de la résidence et ne s’en éloigner sous aucun prétexte A part cela, tout était possible. Les activités ludiques et sportives ne fonctionnaient que pendant la journée, mais le soir, les restaurants, casinos et boîtes de nuit pouvaient prendre le relais car ils restaient ouverts non stop.

    « Maintenant, continua-t-elle, toutes celles et ceux qui sont munis de tickets bleus vont se diriger vers l’hôtel club situé derrière moi pour prendre possession de leurs mini studios. Les autres, qui ont la chance d’avoir des tickets roses, prendront possession des cases situées dans la palmeraie de la plage… »

    Eva, tout comme John, n’avait qu’un ticket bleu et la majorité des passagers étaient dans le même cas. Seules quelques personnes d’allure aisée, parmi lesquelles une charmante jeune femme blonde dans la trentaine dynamique, filèrent d’un air joyeux dans la direction indiquée. Apparemment, les cases, en dépit de leur nom modeste, devaient être l’hébergement de qualité supérieure de ce complexe.

    - Pourquoi donc cette différence ? demanda John.

    - Certainement parce qu’ils ne veulent pas mélanger ceux qui ont payé leur séjour de leurs propres deniers avec ceux à qui il a été offert. Pour ma part, je n’ai pas versé un sou. C’est l’aide sociale qui a tout payé à ma place. Et vous ?

    - Moi, c’est le Ministère, dit John en se gardant bien de préciser lequel. J’ai eu droit à ce séjour à titre de récompense pour bons et loyaux services !

    La jeune femme le regarda un peu bizarrement, mais très vite son attention fut retenue par la voix de Balena qui reprenait : « Une dernière chose, chers Joyeux  Résidents : dans votre séjour, tout est compris sauf les boissons supplémentaires, les alcools, les mises et paris dans les casinos ainsi que certaines sorties ou activités exceptionnelles qui pourront alors vous être immédiatement débitées… Dès que vous serez confortablement installés, nous vous invitons à nous retrouver ici même pour faire plus ample connaissance autour du pot d’accueil. Disons dans un gros quart d’heure. Il ne me reste plus qu’à laisser le groupe vous interpréter l’hymne de Paradise qui n’aura bientôt plus de secret pour vous ! »

    Tamtams, djembés et tambourins se lancèrent sur un rythme lourdement syncopé pendant qu’une douzaine de femmes plutôt enrobées entonnèrent une sorte de chanson guillerette pleine de « gouda gadou guidi » que chacun soupçonna de n’avoir aucun sens. Par politesse, les arrivants restèrent à écouter jusqu’au bout, applaudirent sans grand enthousiasme et se dirigèrent munis de leurs valises vers leurs appartements respectifs. Quand à Balena, elle appuya sur une touche de sa télécommande, ce qui fit démarrer son trépied roulant et lui permit de déplacer son énorme masse gélatineuse de cette étrange façon…

    Une douzaine de jeunes boys boudinés dans leurs uniformes rouges à boutons dorés les escorta jusqu’aux ascenseurs. Eva Brown quitta la cabine au 6ème étage en compagnie de deux autres femmes auxquelles John n’avait pas accordé la moindre attention. Arrivé au 10ème étage, le groom annonça : « Messieurs Green et Kwick, par ici, s’il vous plaît… »

    C'était un petit blondinet au nez en trompette et à l’œil mutin qui ressemblait vaguement à un teenager américain des sixties. Agé d’une quinzaine d’années, John lui trouvait un air de famille avec les onze autres…

    - Si vous voulez bien me suivre, fit-il en plaçant les bagages des deux terriens sur une sorte de chariot motorisé.

    - C’est étrange comme vous vous ressemblez tous, vous les grooms… ne pût s’empêcher de remarquer John.

    - Vous n’êtes pas le seul à nous faire cette réflexion, dit le blondinet. En fait nous sommes tous de la même famille, douze frères qui travaillons à l’hôtel et autant de sœurs dans le village de cases…

    - Incroyable ! intervint Tom Green, le grand africain baraqué qui allait habiter sur le même palier que John. Mêmes les plus prolifiques familles de nos frères de couleur n’arrivent plus à atteindre de pareils records de fécondité !

    - Nous sommes en effet une sorte d’exception, admit le groom.

    - D’autant plus que les lois sur la non prolifération humaine… commença Slim qui se tut immédiatement en regrettant déjà d’avoir prononcé ce début de phrase… Sujet miné et ultra dangereux sur la Terre, sans doute l’était-il également  sur Déliciosa. La galaxie toute entière était une et indivisible. Mêmes les plus lointains territoires étaient régis par les lois universelles édictés par le NOM, le nouvel ordre mondial. Bien que dédiée aux loisirs, aux plaisirs et au tourisme, Déliciosa n’échappait certainement pas à cette règle d’airain…

    Le jeune homme blond sortit de sa poche deux cartes magnétiques et deux portes de chambres mitoyennes s’ouvrirent comme par enchantement en coulissant sans produire le moindre  bruit.

    - Et voici vos quartiers, dit-il en posant leurs flight cases dans chacune des deux entrées. Je repasserai dans quelques minutes pour vous distribuer vos tenues de plage et de soirée. Bonne installation, Messieurs et à tout de suite !

    Et il fila discrètement le long de l’immense couloir constitué d’une enfilade de portes toutes semblables. John Slim pénétra à l’intérieur de sa chambre. L’étroitesse et l’exiguïté du local le surprirent immédiatement. En écartant les bras, il pouvait aisément toucher les deux murs opposés. L’ensemble ne devait pas mesurer plus de six mètres carrés au sol. Il ne fallait pas être claustrophobe pour habiter ici. Dans un coin, étaient dissimulés un bloc douche minuscule et un lavabo en matériau synthétique. Le long du mur, on trouvait une couchette fort étroite et bien peu confortable. John se fit la réflexion que ce single bed n’allait guère être adapté pour la bagatelle. Si bagatelle il pouvait y avoir en pareilles circonstances. Quoi qu’un lieu de plaisir ne puisse faire l’impasse sur le sujet et que John ne l’écartât pas non plus de ses projets. Une minuscule table avec son tabouret complétait le mobilier tandis qu’un hublot impossible à ouvrir constituait l’unique source de lumière naturelle du petit local. La raison en revenait sans doute à la climatisation générale du bâtiment…

    - Sommaire, se dit-il, très sommaire.

    Immédiatement, il ressortit sur le palier où il retrouva son voisin, Tom, qui affichait un air encore plus déçu que le sien.

    - Monstrueusement rudimentaire, grogna le grand noir, c’est presque pire qu’en taule…

    - Sûr qu’on ne va pas avoir envie de séjourner longtemps là-dedans… Oh ! Excusez-moi, je ne me suis pas présenté. John Slim Kwick. J’ai obtenu ce séjour au titre de mes congés pluriannuels.

    - Et moi, c’est Tom Green, mais mes amis et connaissances m’appellent tous « Oncle Tom ». J’ai eu ma période de célébrité dans les alentours de Downtown Park. Et je suis ici tout à fait par hasard. J’ai tiré le gros lot d’une tombola un peu bizarre. Une pareille piaule me fait déjà regretter mon vaste loft de Old Chatham. Voyage et séjour offerts, qu’ils disaient… J’aurais peut-être mieux fait de payer cash !

    - Moi, reprit John, j’aimerais bien savoir comment les autres sont logés du côté des cases. Ca ne peut pas être plus moche qu’ici…

    - Au fait, s’interrogea Tom, vous ne m’avez pas dit quelle profession vous exerciez sur Terre…

    - Euh… J’étais fonctionnaire…

    L’autre le regarda un peu bizarrement.

    - Oui… J’étais vérificateur au Ministère. Et vous ?

    - Moi, j’exerçais une profession libérale… dans les services à la personne, répondit l’autre.

    Manifestement aucun des deux ne souhaitait donner plus de précisions sur ses activités respectives ce qui occasionna une certaine gène qui ne fut dissipée qu’avec l’arrivée du groom portant une pile de vêtements pliés et repassés.

    - Voici les tenues promises… commença-t-il. Il leur montra d’abord une sorte de string en lycra couleur peau de panthère du plus vulgaire effet ainsi qu’un peignoir en tissu éponge blanc. Ceci est pour la plage et la piscine, précisa-t-il.

    Puis apparurent un vaste saroual grège et une chemise indienne sans col en très fin coton écru à titre de vêtements de jour ou de promenade. Et pour terminer, le jeune homme leur exhiba un paréo multicolore qu’ils pourraient nouer autour de la taille ou de l’épaule ainsi qu’une djellaba blanche, très vaste, allant de la tête aux pieds et réservée pour le soir.

    - Vous êtes priés de la mettre dès ce soir, recommanda le boy. Vous verrez, elle est très agréable à porter. On y est toujours à l’aise et on peut même ne rien mettre dessous…

    - Mais, nos habits personnels ? s’inquiéta John.

    - Oh ! Il n’est pas interdit  de les porter, bien sûr. Mais vous verrez à l’usage, ceux-ci sont tellement plus pratiques, plus confortables, plus agréables que vous allez forcément les adopter.



    (A SUIVRE)

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