CHAPITRE III

 

 

 

CHAPITRE III

 

 

Le grand amphi de la Faculté des Lettres n’était que très moyennement rempli. Le professeur Evariste Florian y donnait un cours d’héraldique comparée pour ses étudiants de deuxième cycle. C’était un petit homme âgé, au sourire malicieux et au visage encadré de cheveux clairsemés et de barbe blanche comme neige. Derrière de petites lunettes cerclées de fines montures métalliques, ses yeux bleus pétillaient d’intelligence. Dans le milieu universitaire, il était considéré comme un collègue plutôt marginal qui aimait à explorer les zones un peu ténébreuses de l’Histoire. Ses étudiants qui s’étageaient sur les gradins avaient des opinions partagées sur Florian. On l’adorait ou on le détestait mais jamais il ne laissait indifférent. D’ailleurs cela pouvait se constater rien que par leur répartition dans les lieux. Une dizaine d’entre eux, principalement des filles, s’étaient placée au premier rang pour mieux recueillir les sublimes paroles du maître. Il y avait ensuite un trou de plusieurs rangs vides et, vers le haut, une quinzaine d’autres qui écoutait d’une oreille distraite. Les plus éloignés ne se gênaient même pas pour tripoter leur portable, écouter de la musique de leur baladeur ou lire le dernier « Canard Déchaîné » ou le nouveau « Charlie Allo ».

- Aujourd’hui, nous allons étudier ce premier blason, commença le vieil homme. Il appuya sur une touche du clavier d’un ordinateur portable qui, par l’intermédiaire d’un vidéo projecteur, fit apparaître sur un grand écran placé derrière lui une espèce de croix rouge sur fond blanc…

- De quelle croix s’agit-il ? demanda-t-il, histoire de ne pas donner dans le monologue, le magistral, le frontal, pratiques violemment condamnées par la faculté.

Silence dans la salle. Une main se leva au premier rang :

« Une croix pattée ? » risqua une petite voix.

- Non, Mademoiselle, celle-ci est une croix potencée. Nous verrons les croix pattées plus tard. Comment pouvez-vous la caractériser 

- Elle est rouge sur fond blanc, déclara une mignonne étudiante asiatique du premier rang.

- En héraldique il convient de dire « de gueule ». En symbolique, le rouge représente la vie, le sang, la guerre, la bataille mais surtout la vaillance, le courage et par extension le sacrifice. A quoi cette croix vous fait-elle penser ?

- A la croix scoute, répondit un gaillard du dernier rang, presque sans lever le nez de son « Canard ».

- Exact, répondit Florian. C’est le père Sevin qui, en 1916, choisit ce signe pour ses scouts belges. Les pauvres gamins ne pouvaient pas porter d’uniforme parce qu’à cette époque, l’armée allemande occupait le pays et avait interdit d’y pratiquer le scoutisme. En 1920, cette croix fut adoptée dès sa fondation par la Fédération Nationale Catholique des Scouts de France puis reprise très rapidement par un grand nombre d’organisations scoutes étrangères. Autre remarque ?

L’étudiante qui avait confondu les croix tenta de se racheter en lançant : « Si on enlève les petites potences aux quatre extrémités, on obtient la fameuse Croix Rouge d’Henri Dunant ? »

- Et si on inverse gueule et argent on obtient le drapeau suisse… répondit le professeur facétieux. Tout cela est exact, mais restons sur le sujet. Définition : « la croix potencée est une croix aux bras égaux terminée par des croix en tau à chaque extrémité. C’est Godefroy de Bouillon qui la fit adopter comme emblème du Royaume de Jérusalem peu après 1099. » Et il fit apparaître à l’écran le blason en question. Quatre petites croix supplémentaires l’ornaient aux quatre angles…

- Comme vous pouvez le constater, reprit le professeur en posant ses lunettes sur son bureau, ce blason, en termes héraldiques, est d’argent, à croix potencée d’or, cantonnée de quatre croisettes du même ». On l’appelle également « Croix de Jérusalem ». Elle autorise une très riche interprétation symbolique. Les croisettes signifient que la croix du Christ a vocation de se répandre sur le monde entier. Je vous rappelle que catholique, « catholicos », signifie « universel ». Le second sens ramène au chiffre 5. Cinq croix qui symbolisent les cinq plaies de la Passion du Christ… Quelqu’un peut-il nous les rappeler ?

Ce fut encore une étudiante du premier rang qui réagit : « Les mains, les pieds et la couronne d’épines ? »

- C’est presque cela, Mademoiselle. Les mains, les pieds et le côté. Vous aviez oublié le coup de lance du centurion Longinus. Et c’est pourtant d’une importance capitale dans la symbolique. Aucun de Ses os ne fut brisé. Quelques gouttes de sang et d’eau s’échappèrent de Son côté… Florian poussa un soupir et reprit : « Cette croix est le signe du Pontifex, la charge maximale, royale et sacerdotale par excellence. Elle représente la Résurrection qui est la base de toute foi chrétienne digne de ce nom… Comprenez-vous, Mademoiselle ? »

Laquelle se rassit un peu confuse. Florian remit ses lunettes sur son nez, saisit une longue baguette et reprit son cours : « Si je m’en réfère aux travaux de mon éminent confrère Gérard de Champeau, cet emblème avec ses cinq croix, la croix centrale et ses quatre croisettes, représente à lui seul toutes les formes symboliques de base. J’entends par là le carré, le centre et la sphère. Le carré c’est la terre. Le centre c’est le siège de la force créatrice, Dieu, le Grand Architecte ou qui vous voulez. A titre ésotérique, on peut y voir notre capacité à appréhender le dedans voire l’au-delà des choses, l’abstraction, la mystique, mais là nous voilà partis très loin… »

Le vieil homme s’assit et marqua une pause. L’étudiante asiatique leva le doigt : « Et la sphère ? Je ne vois pas professeur… »

- Mademoiselle Ling, répliqua ce dernier, il s’agit ici plutôt du cercle virtuel dans lequel s’inscrirait notre Croix de Jérusalem. C’est tout bonnement le ciel, le paradis promis aux fidèles et aux martyrs…

La diapositive suivante reprenait le même insigne mais en rouge.

- A quel ordre de chevalerie correspond celle-ci ? Je rappelle que cette couleur, de gueule, signifie vie, force, sang, guerre, courage, mais je ne reviens pas dessus.

Un petit rouquin se crut malin en lança depuis le fond élevé de l’amphithéâtre : « Les Templiers, bien sûr ! »

- Et bien non, absolument pas. L’ignorance moderne est tellement immense que dès qu’on parle d’ordre de chevalerie, immédiatement, tout le monde pense aux Templiers. Leur sort tragique a marqué les esprits et pourtant, ils ne furent qu’un ordre parmi tant d’autres… Il fallait répondre « L’ordre des Chevaliers du Saint Sépulcre de Jérusalem ». Ca vous en bouche un coin. Depuis les premiers temps, le tombeau du Christ et le lieu de sa Résurrection étaient objets de vénération et de pèlerinage de la part des fidèles chrétiens qui venaient en foule de toute l’Europe s’y recueillir tout au long du premier millénaire. Au VIIème siècle, Jérusalem tomba sous la coupe musulmane qui laissa se poursuivre cette pratique pendant un certain temps. Mais quand en 1010, le sultan turc seldjoukide Hakim décida d’interdire le pèlerinage et entreprit de détruire le Saint Sépulcre, ce fut comme une déclaration de guerre faite aux chrétiens et à l’Occident tout entier. Ainsi débutèrent les Croisades. Le pape Urbain II, Saint Bernard, Baudouin de Jérusalem cela vous dit quelque chose j’espère.

- Oui, fit le lecteur de « Charlie Allo », une affaire de colonisation économique et de pillage du tiers monde avant l’heure.

- Prenez garde jeune homme de ne pas tomber dans le péché capital de l’historien, l’erreur des erreurs, la sottise la plus monumentale, je veux parler de l’ANACHRONISME. Là, le professeur Florian s’était levé, il brandissait sa badine comme une épée. Chacun sentait que le sujet lui tenait à cœur. « La Terre Sainte de cette époque n’avait rien à voir avec le Tiers Monde et nos chevaliers rien non plus avec les coloniaux de la IIIème République de Jules Ferry et consorts. Si j’ai le plaisir de travailler avec quelques uns d’entre vous de manière plus approfondie sur les ordres de chevalerie, vous découvrirez que ces hommes y laissaient la plupart du temps fortune, terres, épouses et souvent la vie pour délivrer ou conserver le tombeau sacré. L’économique, le pillage… peut-être plus tard, mais ce n’était certainement pas la motivation première.

Le professeur présenta ensuite une photo du Krak des Chevaliers sans doute pour faire transition. « Revenons à nos moutons… Cet ordre fut fondé par Godefroy de Bouillon, après la prise de Jérusalem. C’est du moins ce que dit la tradition. Plus probablement se constitua-t-il autour d’un corps de chevaliers européens et locaux chargés de la défense du royaume latin. Leurs adoubements étaient célébrés à l’intérieur même de l’église du Saint Sépulcre. C’était une confraternité laïque constituée sous le patronage spirituel des chanoines réguliers de l’église en question. Pour votre information, sachez que cet ordre, après maintes vicissitudes sur lesquelles je ne m’étendrais pas, existe encore de nos jours. La lieutenance de France est basée à Paris dans la très modeste église Saint Leu et Saint Gilles, rue Saint Denis à Paris et son Pro-Grand Maître, Monseigneur John Patrick Foley, a été nommé cardinal par le pape Benoît XVI lors du Consistoire du 24 novembre 2007. Ses activités sont toujours en rapport avec la Terre Sainte, mais elles relèvent uniquement de la prière, de la charité et de l’aide matérielle et spirituelle dues aux derniers chrétiens de là-bas… »

Le vieux médiéviste envoya l’image suivante : une croix blanche sur fond rouge, argent sur gueule…

-Et celle-ci ? demanda-t-il. Quel ordre représente-t-elle ? Et ne me dites pas les Templiers !

- Ordre de Malte, répondit Lee Ling de la voix joyeuse de celle qui est sûre d’elle-même.

- Exact, Mademoiselle, répondit le professeur. Il faut dire que vous avez été aidée… Ceci est la forme modernisée de l’emblème de l’Ordre Souverain militaire et hospitalier de Saint Jean de Jérusalem, Rhodes et Malte. Au départ, il était d’argent sur sable, la croix était nettement pattée et ses couleurs symbolisaient la victoire du Christ sur la mort, celle de la pureté sur le péché. Les chevaliers de Malte portaient cette croix sur leur manteau noir côté gauche, celui du cœur. Selon la légende, entre 1050 et 1080, des marchands de l’ancienne république d’Amalfi obtinrent du calife d’Egypte l’autorisation de construire à Jérusalem un couvent, une église et un hôpital dédié au soin des pèlerins malades de toute race ou religion. Ils furent consacrés ordre religieux le 15 février 1113 par le pape Pascal II. Ces moines soldats avaient donc une mission très voisine de celle des Templiers avec la particularité d’être plus spécialement tournés vers le charitable et l’humanitaire, mission qui perdure encore de nos jours. A la dissolution de l’Ordre du Temple, la plupart des biens mobiliers et immobiliers ainsi que certaines missions des Templiers passèrent sous contrôle des Hospitaliers. En 1310, l’Ordre s’établit à Chypre, puis à Rhodes essayant de contenir l’avancée musulmane. Sans succès au début, car ils restèrent sans territoire jusqu’en 1530, date à laquelle Charles Quint leur céda l’île de Malte qu’ils fortifièrent et rendirent inexpugnable. C'est à cette époque qu'ils appliquèrent leur croix blanche à huit branches, les quatre branches de la croix pattée du départ s’étant creusées au fil du temps, sur l'étendard rouge des Normands de Sicile, précédents propriétaires, histoire de marquer la continuité historique. On dit que ces huit branches d’argent représentent les huit béatitudes annoncées par le Christ dans le sermon sur la montagne… Vous vous rappelez : « Bienheureux les pauvres en esprit, car le Royaume des cieux est à eux… Bienheureux les cœurs purs car ils verrons Dieu… Heureux serez-vous lorsqu’on vous outragera, persécutera, etc.… etc.… » Un texte magnifique… Ceux qui ne voient pas de quoi je parle n’auront qu’à se reporter à l’évangile de Mathieu V, verset 1 à 12. Le deuxième sens de ce symbole ramène à l’universalité de l’Ordre. Les huit branches signifieraient également les huit « langues » ou Provinces qui étaient alors Provence, Auvergne, France, Italie, Angleterre (incluant Irlande et Ecosse), Aragon (il s’agissait surtout de la Navarre), le huitième pays étant constitué par Castille et Portugal qui se séparèrent de la province de Navarre en 1492.

Un grand gaillard des rangées du haut leva la main et prit la parole pour faire remarquer que le séparatisme basque ne datait donc pas d’hier.

- Et l’idée européenne non plus, répliqua malicieusement Florian. Venons-en maintenant à celle que vous attendez tous… Et il fit apparaître un blason avec croix pattée rouge sur fond blanc. C’est le pape Eugène III qui autorisa, en 1147 seulement, les Templiers à la porter sur l’épaule gauche de leur manteau blanc côté cœur toujours. On ne trouve pas référence de cet insigne ni dans la règle ni dans ses retraits, par contre elle est nommée deux fois dans la bulle papale « Omne datum optimum » ce qui permet de dire que les Templiers la portaient déjà en 1139 sous la maîtrise de Robert de Craon, deuxième maître de l’Ordre et que c’est à ce moment qu’elle devint la marque « officielle » si l’on peut dire. A ceci près que sa forme n’a jamais vraiment été fixe. L’iconographie la représenta soit pattée, soit simple, soit ancrée, voire même fleuronnée. Quelle que fut sa forme, elle indiquait l’appartenance à la Chrétienté, le souci permanent de la Croisade et rappelait par sa couleur rouge le sang du Christ…

Le professeur appuya à nouveau sur un bouton. Apparut une sorte de drapeau blanc et noir avec croix rouge sur le fond blanc.

- Et le voici, le célèbre gonfanon baucent, ce qui signifie bicolore. Comme vous le voyez, il était composé d’un rectangle vertical plus haut que large et présentant une partie blanche en dessus et noire en dessous. Il était porté en hauteur au bout d’une lance et servait de point de ralliement pendant les batailles. Tenu par le gonfanonier pour qui c’était un immense honneur et une lourde responsabilité, l’étendard devait être protégé en permanence par une dizaine de chevaliers. Il devait toujours être visible et jamais abaissé. Un gonfanonier digne de ce nom devait se sacrifier pour son drapeau. Tout manquement à cette règle était puni de la sanction la plus dure : l’exclusion définitive de l’Ordre, autant dire le bannissement et le déshonneur. En fait, lorsque le gonfanon principal était tombé, si le porteur et la garde avaient été tués, c’était au commandeur lui-même de déployer un étendard de secours et de relancer la charge à la tête de ses troupes. Si plus aucun gonfanon n’était visible, les Chevaliers avaient ordre de rallier l’emblème des Hospitaliers voire de n’importe quelle autre bannière chrétienne encore dressée sur le champ de bataille… Les couleurs du baucent ne furent bien entendu pas choisies au hasard. D’après le chroniqueur Jacques de Vitry le noir (sable) symbolisait la férocité des Templiers envers leurs ennemis alors que le blanc (argent) signifiait amour et compassion pour leurs amis. « Des lions en temps de guerre, des agneaux en temps de paix », disait-on d’eux. Pour d’autres comme Demurger, le noir, couleur des bénédictins, symbolisait la pénitence et le blanc, couleur des cisterciens, la pureté. J’arrête là sur les Templiers. Leur triste fin, Jacques de Molay, Philippe le Bel, Clément V, le trio infernal, le bûcher, les trésors cachés, la résurgence de l’ordre sous des avatars innombrables nous mèneraient trop loin de notre sujet. Passons à un autre ordre… Une autre croix rouge apparut. « Observez-la bien, que voyez-vous ? »

- On dirait à la fois une croix et une épée ou une dague, lança une fille du premier rang.

- Bien vu, reprit le professeur Florian, il s’agit de l’insigne de l’ordre de Saint Jacques de l’épée, San Jaime de la Espada, appelé aussi ordre de Santiago. Cette fois encore, il s’agissait de protéger les pèlerins menacés par les musulmans non plus en Terre Sainte, mais en Espagne sur la route de Saint Jacques de Compostelle. C’est le 1er août 1170 que le roi Ferdinand II de Léon et Galice confia la protection de la ville de Caceres (Estramadure) à peine reprise aux musulmans à Pedro Fernandez, premier maître de l’ordre et à ses douze compagnons d’armes qui s’étaient particulièrement distingués pour l’aider à prendre la ville. Pedro prit modèle sur les ordres existant en Terre Sainte pour fonder sa congrégation qui prit d’abord le nom de « Frères de Caceres » puis de « Caballeros de la Espada », Chevaliers de l’Epée, en hommage à celle de l’apôtre Saint Jacques le Majeur, le matamore qui fit face aux soldats de Mahomet et apporta la victoire au camp chrétien. Vous remarquez que ce signe est composé d’une croix simple avec deux fleurons sur la garde. Ils symbolisent la royauté du Christ. A l’extrémité de la poignée de l’épée, le pommeau est de forme pointue et la dernière branche de la croix est une lame plus ou moins longue. Cette épée est une croix, cette croix est une épée. Rappelons aussi que Saint Jacques le Majeur est mort martyr à Jérusalem, la tête tranchée par une épée. Avant de passer à la suite, trois remarques rapides : Primo, ayant opté pour la règle de Saint Augustin et non de Saint Benoît, les chevaliers demeurés laïcs ne prononçaient pas de vœu de chasteté et pouvaient se marier et avoir des enfants ce qui permit à l’ordre de prendre de l’extension très rapidement. Deuxio, au moment de la dissolution de l’ordre dans sa version militaire, les souverains espagnols firent preuve d’un grand sens politique puisqu’à la mort du quarantième Grand Maître, Don Alonso de Cardenas, Isabelle Ière la catholique fit en sorte que ce fut son époux qui reprit la charge en 1493. A notre époque, le roi est toujours grand maître de l’Ordre de Santiago. Tertio, le titre de chevalier n’est plus qu’honorifique, la couronne s’en sert pour récompenser ses plus fidèles serviteurs.

Le vieux médiéviste passa à l’image suivante : une croix sable sur argent c'est-à-dire noire sur fond blanc, l’exact inverse de la croix de Malte originelle. « Voici la croix des chevaliers teutoniques de l’hôpital Sainte Marie de Jérusalem dont la fondation remonte à la construction d’un hôpital pour les pèlerins blessés et malades par de riches bourgeois de Brême et Lübeck soucieux de la santé de leurs compatriotes allemands. Cet ordre, créé en 1191, fut transformé en ordre militaire en 1198 et reconnu officiellement par le pape Innocent III. A l’époque, Saladin s’était emparé de Jérusalem et le royaume chrétien se réduisait comme peau de chagrin autour de Saint Jean d’Acre. Mais environ un siècle plus tard, en 1291, à la prise de la ville par les Mamelucks, les chevaliers allemands durent quitter la Terre Sainte et se reconvertir dans le « Drang nach Osten » (Conquête de l’Est) du côté de la Prusse orientale, aux confins de la Pologne et des pays baltes. Contrairement aux autres ordres militaires, les conquêtes teutoniques ne furent pas de simples conquêtes territoriales puisque les chevaliers étaient accompagnés de missionnaires, de magistrats et de colons allemands: les chevaliers furent chargés d’assimiler les peuples conquis. Dans toute cette grande région, les Teutoniques édifièrent de nombreuses forteresses et fondèrent plus de quatre vingt dix villes. Cependant, les longues guerres contre la Pologne et la Lituanie affaiblirent les teutoniques qui furent vaincus par le roi Ladislas II Jagellon au champ de bataille de Tannenberg (1410). Ils perdirent 40 000 hommes et durent abandonner la Samogitie, puis, après la guerre de Treize Ans (1454-1468), la Sudavie et une partie de la Pomérélie. Au traité de Torun (1466), l’ordre des chevaliers Teutoniques ne garda que la Prusse orientale, sous la suzeraineté de la Pologne. En 1525, le grand maître Albert de Brandebourg sécularisa les biens de l'ordre, tandis que la majorité des chevaliers se convertirent lors de la Réforme. Ceux qui demeurèrent catholiques se réfugièrent en Allemagne du Sud. On peut donc dire que l’état prussien et sa mystique militarisée fut fondé par les chevaliers Teutoniques. L'ordre fut supprimé en Allemagne par Napoléon en 1809, mais il fut maintenu en Autriche au cours du XIXe siècle. Depuis 1929, sauf durant la période de la Seconde Guerre mondiale, l'ordre des chevaliers Teutoniques dont le siège est à Vienne est toujours resté officiellement un ordre caritatif qui limite son action à l'Autriche, l'Italie et l'Allemagne.

Cependant cette croix noire garde une mauvaise réputation car elle rappelle immanquablement la célèbre Croix de Fer, cette décoration militaire prussienne réinventée en 1813 lors de ce que les allemands appellent « la guerre de Libération contre Napoléon ». Elle fut utilisée par les soldats et aviateurs allemands, dont le fameux Baron Rouge, pendant la première et la deuxième guerre mondiale. Hitler lui-même porta fièrement cette décoration. Mais il faut nous arrêter là. Si nous ne le faisions pas, nous en arriverions à la terrible croix gammée, à l’ordre de Thulé, cette étrange fraternité syncrétique, aux Rose Croix et à toutes les sociétés secrètes qui se penchèrent sur le berceau du nazisme…

Il était largement l’heure. Le professeur éteignit son ordinateur, le déconnecta du vidéo projecteur et commença à ranger divers documents. Les étudiants des gradins du haut furent les premiers à filer. Il en entendit quelques-uns grogner : « Ce vieux fou va finir par nous rendre sympathiques tous ces Croisés égorgeurs de musulmans… » ou « Encore heureux qu’il se soit arrêté juste avant les ordres noirs… »

La charmante Lee Ling s’approcha du vieil homme : « J’ai été passionnée par votre exposé, professeur, dit-elle. Vous m’avez fait découvrir les Chevaliers de l’Epée que je ne connaissais pas… »

- Merci, mon enfant. Je peux bien vous appeler ainsi, ajouta-t-il malicieux. Vous avez l’air si jeune… Eh oui, il y eut autrefois et il y a encore de nos jours beaucoup plus d’ordres et de sociétés secrètes qu’on ne se l’imagine. Leurs connexions, leurs influences vont souvent bien au-delà de ce qu’on croit.

- Quel dommage que vous n’ayez pas continué avec les années trente et la montée du nazisme.

- Cela aurait été notoirement hors sujet, répondit le professeur en souriant. Mais j’ai là un petit ouvrage qui aborde la question… J’aimerais vous le prêter.

Et il sortit de sa sacoche de cuir râpé un livre à la couverture beige intitulé : « Sociétés secrètes ou mythiques, clés occultes du pouvoir ? » d’un certain Florianus.

-Florianus… s’étonna la belle. Ca ressemble beaucoup à Florian…

- Vous brûlez, mademoiselle. Florianus est mon nom de plume, en effet. Dans mes ouvrages, j’aborde des sujets si brûlants et si peu orthodoxes qu’il est plus prudent pour moi d’utiliser un pseudonyme. L’Université ne veut pas que du bien aux chercheurs un peu hors norme comme moi.

Sur ce, il la quitta. Lee Ling regarda sa montre. Il était trop tard pour retrouver Virginie. Une fois de plus, son amie lui avait fait faux bond. Mais elle ne lui en voulait pas. Elle la retrouverait sûrement le lendemain à la librairie.


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