CHAPITRE II



    Ce soir là, il se faisait tard sur le boulevard, quelque chose comme onze heures et quart. Un vent glacial dispersait les dernières feuilles d’un automne qui tournait à l’hiver. Le trottoir était désert, les boutiques fermées et les passants rares. Virginie Lepayen rentrait chez elle d’un petit pas pressé. Cette jolie jeune femme brune d’une petite trentaine d’année sortait de la réunion du groupe de réflexion « Pensées libres et libérées » qu’elle fréquentait depuis environ un semestre. Une fois par mois, elle retrouvait dans la cave d’une société ésotérique, la vingtaine de personnes qui le composait. On discutait, on philosophait, on parlait de thèmes d’actualité, de politique, de social, de religion. Aucun sujet n’était tabou, on pouvait tout aborder et cela en représentait l’intérêt principal. Mais ce jour-là, rien ne s’était passé comme elle l’avait souhaité. Son animateur favori, l’élégant Paul Armen avait brillé par son absence. Sa meilleure amie, Lee Ling, lui avait fait faux bond et elle avait dû se farcir trois heures de discussion rasoir orchestrée par une bonne femme du groupe qu’elle ne connaissait même pas et qui avait tout de suite remis à plus tard sa proposition de discussion sur le trésor des Templiers. Et pourtant, elle en avait des choses à dire. Elle avait même un livre à présenter à Paul qu’elle savait passionné par le sujet et très accessoirement aux autres. Il avait fallu se résoudre à un débat sur l’avenir du système de retraite par répartition, sujet qui ne la passionnait absolument pas. Elle savait depuis longtemps qu’elle faisait partie de cette génération qui allait devoir à la fois payer pour la retraite de ses aînés et capitaliser pour elle-même. Ah, elle aurait mieux fait de rester chez elle, bien au chaud dans son canapé à regarder quelque ineptie à la télé. Non, pas à la télé… Le groupe était tombé d’accord pour trouver l’étrange lucarne aussi aliénante qu’abrutissante et avait opté à la quasi unanimité pour la lecture de livres, instructifs uniquement, cela va sans dire. Avec le vent, s’ajoutait maintenant un début de pluie glaciale. Là c’en était trop, beaucoup trop, toute cette neige fondue. Elle pressa le pas. Et soudain, elle eut l’impression furtive que quelqu’un la suivait… Elle se retourna, histoire de lancer un bref regard par-dessus son épaule. Un grand costaud, accompagné d’un petit maigrichon, marchaient derrière elle. Il faisait sombre sur cette contre-allée du boulevard Jules Ferry, il ne lui était pas facile de distinguer les traits de ces deux individus et encore moins de deviner leurs intentions. Un instant, il lui vint à l’esprit qu’elles n’étaient peut-être pas si bonnes. Qu’est-ce qu’ils faisaient derrière elle, ces deux types ? Mais au fait, la suivaient-ils vraiment ou rentraient-ils tout simplement chez eux après une anodine séance de cinéma ou un bon dîner au restaurant ?

    Il lui fallait en avoir le cœur net. Cette fois, elle accéléra franchement le pas. Les deux autres en firent autant. Le rythme cardiaque de la belle Virginie monta d’un cran. Elle ne marchait plus, elle courait. Les deux types l’imitèrent. « Rien ne va plus Virginie, il faut faire quelque chose, ma fille », se dit-elle. Elle se mit à courir le plus vite qu’elle pouvait. Quelle chance qu’elle n’ait pas mis de chaussures à talons ! Mentalement, elle s’en félicita et décida de quitter le boulevard pour s’engager dans une petite rue sombre sur la droite. L’impression de danger y était encore plus forte. Sa respiration s’emballa, son cœur commença à battre la chamade. Il fallait qu’elle les sème, ces deux zèbres. Plus le temps passait, plus les secondes s’égrenaient, plus elle se sentait en danger. Si encore, il y avait eu un lieu public ouvert, une voiture de police en patrouille. Quelque chose, quelqu’un à qui elle pût demander de l’aide. Mais rien que portes closes et volets fermés.

    « Eh, Mademoiselle, attendez-nous ! » lança le plus fort qui avait déjà l’air essoufflé. On ne vous veut aucun mal… »

    Elle n’en croyait rien. Sans ralentir l’allure, elle tourna à gauche dans une autre rue puis immédiatement à droite, cherchant à rejoindre l’avenue où, là au moins, subsistaient quelques véhicules. Les deux autres étaient maintenant sur ses talons. Elle avait l’impression d’entendre le souffle rauque du plus gros sur sa nuque. Le dégoût et la peur de l’agression l’envahissaient. Ce n’était pas possible, pas ici, en plein centre ville, à trois pas de chez elle… Elle se jeta sur la chaussée sans un regard aux véhicules. Elle prenait le risque fou de se faire renverser par un chauffard. A cette heure, beaucoup roulaient plus vite, profitant de la voie bien dégagée. Une grosse berline allemande arrivait à vive allure. Le conducteur la vit juste à temps. Les deux autres stoppèrent au bord du trottoir. Virginie se vit passer sous les roues. En un dixième de seconde, le mot FOLLE vint s’inscrire dans son cerveau. Derrière son volant, le type était debout sur la pédale de frein. Cherchant à l’éviter à tout prix, la berline sombre se mit à glisser tout en se lançant dans un dérapage qui avait tout d’une embardée mal contrôlée. Elle sentit quand même le contact de la carrosserie amorti mais suffisant pour la déséquilibrer et la jeter sur la chaussée mouillée. Le choc fut assez brutal pour qu’elle s’écorche les mains et déchire son pantalon de laine beige au niveau des genoux. Elle se releva en poussant un cri. Le feu était passé au rouge. Le gars de la berline sombre avait dû le griller. Il continuait maintenant sa route sans s’arrêter. Dans son rétroviseur, il devait sûrement l’observer, debout sur l'avenue, hagarde et titubante. Ses deux poursuivants s’élançaient à leur tour sur la chaussée. Virginie, elle, se précipita vers les rares bagnoles arrêtées. Elle criait : « Au secours ! A moi ! » en direction de deux voitures. Elle tapa au carreau de la première. Le conducteur la regarda d’un air mauvais. Elle devait avoir l’air d’une démente avec ses cheveux dégoulinant d’eau de pluie, son visage en sueur, son air halluciné et ses habits dépenaillés. Pour toute réponse, il appuya sur le bouton de verrouillage automatique des portières et fit ronfler son moteur. Sans plus attendre, Virginie contourna la voiture pour aller frapper à une petite Fiat rouge occupée par un couple. Le conducteur s’apprêtait à baisser sa vitre quand sa femme se mit à hurler : « Mais ça va pas Kévin, ne lui parle pas à cette pute ! Elle va nous embarquer dans des histoires, cette salope ! Allez, redémarre, tirons-nous ! »

    - Mais…

    - Fichons le camp que je te dis, barrons-nous !

    De grosses larmes se mirent à couler des yeux de Virginie. Les bagnoles redémarraient, indifférentes à sa détresse. Elle restait sur le bord du trottoir et les deux autres venaient vers elle. Et c’est alors qu’elle aperçut les lumières d’un bar à une centaine de mètres environ. Elle reprit ses jambes à son cou, s’élançant vers ce dernier espoir. Une enseigne au néon indiquait « Blue Bar ». Comme elle avait repris l’avantage sur ses poursuivants, elle les regarda bien ostensiblement avant de pousser la porte. Ils s’arrêtèrent immédiatement.

    Elle entra dans un petit café presque vide. Lumières agressives, acier, plexiglas et formica. Un design ostensiblement ultramoderne. Elle n’y prêta pas la moindre attention. Elle remarqua simplement qu’en plus d’un barman gringalet et peu avenant, il n’y avait qu’un unique client qui tenait plus du clochard alcoolisé que de l’honnête père de famille.

    - Désolé, Mademoiselle, il est trop tard, on ne sert plus…

    - Mais, je voudrais juste…

Elle était tellement essoufflée qu’elle ne parvenait pas à émettre une phrase complète. Elle lançait des regards affolés vers la porte et la vitrine. Les deux zozos étaient restés à distance. Ils devaient être en train de modifier leur stratégie. Peut-être même avaient-ils décidé de la laisser tranquille ?

    - … téléphoner.

    - Y’a plus d’cabine, avec les portables, c’est plus la peine…

    - C’est pas grave, j’ai le mien…

    - Mais je ne vous sers pas. Je ferme. Je devrais même déjà être parti. L’heure est dépassée, Momo, ajouta-t-il en s’adressant au pochard qui regardait d’un œil éteint le reste de mousse au fond de son énième verre de bière. Il faut rentrer chez vous, Momo !

    Le gros bonhomme se leva d’un mouvement très lent, regarda Virginie des pieds à la tête avant de grogner : « Ca a pas l’air d’aller, ma p’tite dame… ». Et sans attendre la réponse, il traîna sa bedaine vers la sortie. Virginie pianotait sur son portable. Elle fouillait dans son répertoire. Qui allait-elle appeler à son secours ? Paul Armen fut le premier qui lui vint à l’esprit. Après tout, elle pouvait le considérer comme son petit ami bien que leurs rapports fussent des plus étranges. Elle laissa sonner le petit appareil. Rien, sinon la messagerie. Elle chuchota : « Paul, au secours, mais qu’est-ce que tu fous, bordel ? » Elle en était à appeler son oncle Gérard Desbarres, sans plus de succès quand les deux affreux entrèrent calmement dans le Blue Bar. Là, elle réalisa qu’ils étaient aussi vilains que patibulaires. Le plus grand et le plus costaud avait une tête carrée, les cheveux très ras et un air buté. Le plus petit semblait maigrelet, souffreteux. Ses cheveux longs et gras tiraient sur le châtain foncé et lui cachaient une partie du visage en raison d’une longue mèche pendante dans le style de celle du chanteur du groupe Indochine. Virginie remarqua tout de suite son regard bleu et fourbe. Deux types comme ça ne pouvaient que lui flanquer la trouille.

    - Bonsoir tout le monde ! lança à la cantonade le plus grand en croisant le vieux pochard qui sortait sans demander son reste.

    - Bonsoir ! répondit le barman. Inutile de vous présenter. C’est fermé ! Mademoiselle est entrée par erreur. Elle repart.

    - Mais, non, protesta Virginie. Ces gens…

    - Allez, Virginie, viens avec nous, l’interrompit le plus mince. Faut la comprendre, elle a été un peu choquée. On sort d’un film de Tarantino qui l’a complètement retournée...

    Le barman regarda curieusement le trio. Il avait l’habitude des mœurs de la nuit et surtout celle d’avoir l’air de celui qui ne remarque jamais rien.

    - Laissez-moi ! s’écria Virginie.

    - Calme-toi, petite, tu vas venir bien gentiment avec nous, allez, sans faire d’histoires.

    Ils l’encadraient solidement maintenant. Virginie lança un regard désespéré vers le barman. Elle sentait une pointe aiguë, une lame de couteau peut-être, dans son côté gauche et quelque chose de plus épais mais de dur sur sa droite.

    - Vous inquiétez pas, barman, on raccompagne Mademoiselle chez elle…

    Ils la prirent chacun par la taille et l’entraînèrent vers la sortie quand elle se mit à hurler : « Appelez la police ! App… » Elle n’eut pas le temps d’en dire plus. La grosse paluche du plus fort s’écrasa sur sa bouche, mais comme elle tournait le dos au bar, le garçon avait encore l’excuse de n’avoir rien vu.

    Sur le trottoir, la pression dans ses côtes s’accentua, elle eut l’impression que la lame la pénétrait déjà.

    « Tu nous mènes chez toi ou on te plante … » marmonna entre ses dents le sosie du chanteur à la mèche tombante. Elle avançait, toujours soutenue bras dessus bras dessous. Ils croisèrent quelques passants qui ne trouvèrent rien à redire à l’attitude de ces deux galants hommes raccompagnant une ivrogne aux cheveux trempés, à la mine défaite, au rimmel dégoulinant et à l’air hagard. Pourquoi ne se débattait-elle pas ? Pourquoi ne criait-elle pas ? Elle n’en savait rien. Tout tourbillonnait dans sa tête. Elle n’arrivait plus à aligner deux idées. Elle était comme hypnotisée, sans volonté. Une larve. Un geste de plus et la lame du poignard lui perçait le cœur…

    Soudain, dans le lointain, retentit l’appel d’une sirène de police. Les deux hommes en furent si surpris qu’ils la lâchèrent un bref instant. Virginie ne réfléchit pas, elle bondit en avant, d’instinct, comme un animal qui veut sauver sa peau. Elle se mit à courir à toute vitesse. Le sprint le plus fou de sa vie. Elle qui avait toujours été assez mauvaise à la course, se sentit presque pousser des ailes. Maintenant, elle fonçait, distançant complètement les deux autres. Pourquoi les amena-t-elle directement devant la porte de son immeuble rue Victor Hugo ? Elle ne saurait le dire. Il y avait longtemps qu’elle ne réfléchissait plus. Fébrilement, elle tapa son numéro sur le digicode. La porte ne s’ouvrit pas. Dans son affolement, elle avait dû se tromper. Elle recommença deux fois avant de réussir. Les deux autres en profitèrent pour la rejoindre et pousser la lourde porte en chêne massif avant qu’elle ne se referme automatiquement.

    Virginie grimpait les marches quatre à quatre. Elle entendit la porte et les bruits de pas. Malheur ! Ils avaient réussi à entrer. Elle avait trop traîné en bas. Elle s’arrêta néanmoins au premier étage et tambourina dans la première porte venue. C’était celle des Darmon, un couple de retraités qu’elle avait déjà croisé dans l’escalier. C’est sûr, ils allaient lui ouvrir, l’aider à mettre en fuite ses deux poursuivants. Rien. Aucun bruit, aucune réaction à l’intérieur. Impossible que ces deux vieux ne soient pas là. Ils ne sortaient jamais le soir. Elle écrasa son pouce sur le bouton de la sonnette…

    Le plus mince débouchait sur le palier. Virginie bondit en avant et franchit encore deux étages sans être rejointe. Tout en montant, elle attrapa ses clés dans son sac. Pas question de s’emmêler les pinceaux sur la serrure. Elle s’enfermerait chez elle et serait sauvée. Si les deux dingues insistaient, elle n’aurait qu’à appeler les flics. Ca y était, la clé rentrait dans la fente. Elle ouvrait la porte, entrait… Quand soudain, elle sentit une brutale poussée dans son dos qui la projeta sur le tapis du vestibule. Elle entendit la porte claquer derrière elle et sentit la présence des deux monstres CHEZ ELLE ! Et là, elle s’évanouit.

    (A SUIVRE)

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