CHAPITRE I



    La librairie du « Griffon d’or » présentait aux passants de la rue des Blancs-Manteaux, sa façade moyenâgeuse avec sa vitrine composée de petits carreaux à l’ancienne, ses poutres apparentes noircies par le temps et son premier étage en léger surplomb rehaussé de colombages vermoulus. Tout le monde s’accordait à dire que c’était la maison la plus ancienne de la ville. En des temps lointains, elle aurait appartenu à un vague disciple de Nicolas Flamel, le célèbre alchimiste présumé fabricant d’or. Construction la plus modeste et la moins élevée de la petite rue, elle ne payait pas de mine. Constellé de mousse et de lichen, son toit d’ardoises verdâtres prenait l’eau au point que son propriétaire avait dû installer cuvettes et bassines dans un premier étage qui autrefois servait d’habitation. Mais il n’avait jamais pu en profiter tant semblaient nombreux les travaux nécessaires à la réhabilitation de la vieille bâtisse. Les fenêtres ne fermaient plus, des carreaux avaient été remplacés par des planches et les murs de torchis étaient pleins de fissures. En proie à la pluie et aux courants d’air, ce premier étage était à peine digne de servir de réserve. Un peu comme dans un grenier, le libraire y entreposait tous les livres qui n’intéressaient pas ses clients.

    Seule une belle enseigne de fer forgée, représentant un griffon tenant une plume d’oie dans l’une de ses serres, avait encore fière allure. Mais ce matin-là, elle grinçait un peu au vent.

    « Il faudrait juste deux gouttes d’huile… » se dit Gérard Desbarres, responsable du lieu depuis une grosse dizaine d’années. Il se tenait sur le trottoir, les poings sur les hanches en considérant l’animal bizarre. L’artiste ferronnier qui l’avait forgé l'avait doté d'une tête, de pattes et de serres d’aigle ainsi que d’un corps de lion asexué. Et ça en jetait !

    En fait, Gérard n’avait choisi ce parrainage que pour remplacer l’ancienne enseigne qui représentait un gros chat noir tenant lui aussi une plume d’oie. La boutique s’appelait alors « Le greffier noir », une sorte de félin scribe un peu inquiétant. Le précédent propriétaire avait eu beau lui raconter que le chat était considéré comme un animal sacré dans l’Egypte ancienne, Desbarres le détesta tout de suite et n’eut de cesse de le remplacer par le royal ou impérial symbole. Ce n’est que beaucoup plus tard et au fil de ses lectures qu’il découvrit que ce phénomène de légende associait symboliquement la force et le courage du lion royal de l’ouest à la ruse et à la vigilance de l’aigle impérial de l’est. L’enseigne avait bénéficié d’une peinture dorée du meilleur effet. Le griffon est censé habiter un désert riche en or, métal dont il se sert également pour faire son nid. La légende veut qu’il ait la force de cent aigles ou de huit lions à lui tout seul. L’artiste avait laissé les pattes en noir car celles-ci noircissent au contact du poison. Desbarres y voyait maintenant une allusion à l’encre d’imprimerie. Nectar ou poison, tel était le livre dans son esprit.

    Fier et farouche, le griffon ne se laisse apprivoiser par personne. Seul un être pur, un ermite ou un sage peut l’approcher et le soigner et seul un héros peut le dompter. Cela convenait parfaitement à Desbarres qui, après une vingtaine d’années passées à essayer de faire entrer quelques notions d’Histoire dans les crânes enténébrés des potaches de terminale du Lycée Fénelon, avait sauté sur l’opportunité de cette officine à vendre et s’était reconverti dans le commerce des vieux papiers imprimés. « Le Griffon d’or » ne proposait aucun des best-sellers à la mode, aucune nouveauté, rien que de l’ancien, du très vieux, du poussiéreux et surtout du bizarre ou de l’étrange. Grand lecteur devant l’Eternel, Gérard se voyait lui-même comme une sorte d’ermite. Il avait développé les secteurs « histoire, paranormal et ésotérisme » à un point tel qu’il s’était créé une petite clientèle d’habitués fidèles. Pas de quoi rouler sur l’or, rien à voir non plus avec un salaire de prof. Mais, quand on a une passion, on ne compte pas. Et Gérard savait vivre de peu. Il jeta un dernier regard à sa chimère dont les plus anciennes apparitions remontaient au quatrième millénaire en Elam et au troisième en Egypte. En ces lointaines époques, elle avait accompagné divinités et héros locaux : Ningishzida, Seth, Gilgamesh, Apollon, Eros, Dionysos et Némésis. Elle avait chassé et combattu ennemis ou animaux fantastiques quand elle n’avait pas défendu le vase et l’urne sacrés, l’arbre de vie ou le royaume des morts.

    Desbarres entra en poussant un léger soupir. Un carillon cristallin se mit à tintinnabuler. Qu’allait-il trouver aujourd’hui, une fois les volets de bois rangés dans l’entrée de la cave ? La librairie visitée et les rayons fouillés une fois de plus ? Comme le plus profond désordre régnait dans les amoncellements de bouquins qui montaient jusqu’au plafond et comme il n’avait établi aucun inventaire sérieux, Gérard n’avait pas su évaluer l’importance du vol quand il avait fait sa déclaration au commissariat de police. La serrure avait été forcée, les bouquins éparpillés. Sans doute en avait-on volé, mais lesquels ? Il lui faudrait du temps pour le savoir… Plusieurs autres incidents bizarres lui revenaient en mémoire. Avant le cambriolage, il avait retrouvé la serrure de la porte d’entrée bouchée avec de la colle et du chewing-gum ce qui l’avait obligé à faire venir un serrurier. Les gens ont vraiment du temps à perdre. Certains ne savent pas quoi faire pour enquiquiner leurs concitoyens. Il avait vite oublié l’incident de même qu’il avait fait l’impasse sur la serrure de la porte de la cave qui maintenant ne fermait plus du tout. Il avait mis cela sur le compte de la vétusté. Il alluma les trois néons de la poussiéreuse boutique. Il était plus de huit heures et demie du matin. Il n’y aurait pas de clients avant neuf heures et sa nièce Virginie, occupée par son travail à l’hypermarché « Rond Point » ne pourrait venir l’aider que demain…

    Fille de sa sœur aînée disparue avec son mari dans un accident de voiture il y avait plusieurs années, Virginie Lepayen donnait de temps à autre un coup de main à la librairie. Gérard ne pouvait pas mieux faire que de lui glisser un petit billet, son chiffre d’affaires n’en permettant pas plus. Après des études d’histoire de l’art, elle n’avait pas trouvé d’emploi dans sa branche et s’était rabattue, en attendant mieux, sur un boulot d’hôtesse de caisse à temps partiel dans cette grande surface de la périphérie. Le petit deux pièces qu’elle occupait lui était prêté à titre gracieux par un vieil ami de son père. Elle n’avait pas de voiture et vivait très modestement. Gérard exerçait sur elle une sorte d'autorité paternelle et ne voyait pas d’un très bon œil l'influence de son nouvel amant, un certain Paul Armen. Il avait l’impression qu’il la perturbait. Et puis ce groupe de réflexion où il l’avait introduite, « Pensées libres et libérées », ça puait la secte… Il l’avait accompagnée à des réunions de café philo, dans l’arrière salle du « Socrates », là rien à redire. Ca s’apostrophait, ça partait dans tous les sens. C’était souvent assez ennuyeux, mais restait bon enfant. Cependant, quand Armen entraîna Virginie plus avant dans son étrange cénacle, Gérard refusa de suivre. Il avait l’impression de quelque chose d’un peu bizarre, voire même d’un peu malsain, mais il n’aurait pas su le définir avec précision. Il était sans doute jaloux de Paul ou tout au moins se sentait-il investi d’un rôle de protecteur vis-à-vis de Virginie.

    Machinalement, il appuya sur la touche messagerie de son portable. Elle l’avait appelé hier soir. Le message était bizarre, quasi inaudible. Rien de clair sinon des soupirs, la voix affolée de sa nièce qui disait : « Mais non, ces gens… » et une voix d’homme qui se voulait rassurante : « Allez Virginie, viens avec nous… ». Et cela avait été coupé aussitôt. Bizarre. Sans plus attendre, il lança un appel. Rien au bout du fil. Virginie avait éteint son portable, elle était injoignable, ce qui ne manquait pas de l’inquiéter. A cet instant précis, une femme brune et distinguée, aux cheveux mi-longs et au teint mat, fit son entrée dans un délicat bruit de clochettes. Elle avait des traits fins, une bouche gourmande aux lèvres un peu épaisses, des yeux mutins et un sourire très doux.

    - Bonjour Monsieur…

    - Bonjour Madame, lui répondit poliment Gérard, qu’y a-t-il pour votre service ?

    La belle le fixa de son regard le plus enjôleur avant de reprendre : «Quel merveilleux endroit !… Je suis totalement sous le charme… Magnifique ! Très rare, un cadre pareil ! » tout en faisant quelques pas entre les présentoirs et en levant les yeux vers les rayonnages les plus élevés ceux qu’on atteint qu’avec la vieille échelle de bois terminée par deux crochets qui s’adaptent à une longue barre horizontale courant tout autour du magasin. Gérard la détailla de la tête aux pieds. Elle faisait partie de ces femmes dont la beauté naturelle interdisait de les oublier. Une plastique parfaite se devinait sous une robe de fine soie fuchsia recouverte d’un léger manteau de laine beige entrouvert.

    « Jamais je n’aurais pu m’imaginer en lisant l’annonce… »

    - Pardon ? Mais de quoi voulez-vous parler, Madame ? Je ne comprends absolument pas, s’exclama Desbarres.

    - Excusez-moi. Je reprends depuis le début. Je me présente, Béatrice Conan de l’agence Gestimmobilière. Je viens suite à l’annonce que vous venez de passer…

    - Mais, je n’ai passé aucune annonce.

    Béatrice le gratifia d’une sourire à faire craquer le vieux garçon endurci qu’il était devenu et lui plaça sous le nez un Palm allumé sur une copie de page web : « Voyez vous-même. N’y a-t-il pas écrit : A vendre stock inclus, librairie du Griffon d’or, rue des Blancs-Manteaux. Contact : M. Gérard Desbarres. Vous êtes bien M. Desbarres ? Nous sommes bien ici au Griffon d’or ? »

    - Absolument, mais je ne comprends toujours pas, bredouilla Gérard.

    - Et votre numéro de téléphone est bien le 01 18 45 64 09 ?

    - Tout à fait, admit-il à contre coeur.

    - Ce qui m’étonne, c’est que vous avez mentionné « Prix à débattre » comme si cela vous indifférait… Pourtant cet immeuble est classé, il a même été expertisé par nos soins.

    - Première nouvelle…

    - … et l’agence pourrait vous faire une proposition à deux millions…

    A l’annonce du prix, Gérard ne put que tomber sur le siège placé derrière la caisse. Non, cette femme avait perdu la raison. La vieille bâtisse ne valait pas le quart de la somme. annoncée Son esprit se mit à tourner à toute vitesse. Il se rappela soudain que trois jours plus tôt, au lendemain du « cambriolage », sous un coup de déprime, il lui était venu une soudaine envie de mettre la clé sous la porte. Il avait commencé par préparer le texte d’une annonce puis était même allé faire un tour sur le site :  www.titzannonces.com , histoire de se faire une idée du marché. Mais il ne se rappelait de rien d’autre. Il était même sûr qu’il s’était contenté de mettre le texte en mémoire sur son ordinateur mais certainement pas d'avoir envoyé l’annonce sur le site. Sa rue n’était pas très passante. On pouvait déjà y trouver deux autres commerces à vendre, une ébénisterie et une cordonnerie-retoucherie-mercerie, qui ne trouvaient pas preneur. Il avait remis à plus tard ce projet et voilà que cette bonne femme avait non seulement lu l’annonce, mais l’avait enregistrée dans son mini-truc. Une fois de plus, il avait dû faire une fausse manœuvre. L’informatique et lui ne faisaient pas vraiment bon ménage.

    - Vous ne dîtes rien… Espériez-vous une meilleure offre ?

    - Non, ce n’est pas cela. Tout arrive si vite, si singulièrement…

    - Si ce prix vous convient, il n’y a pas à tergiverser, lui dit-elle d’une voix douce et qu’elle voulait persuasive.

    - Parce que vous avez déjà un client ? demanda Gérard.

    - Croyez-vous, cher Monsieur, que nous aurions fait diligence si nous n’en avions pas eu ?

    - Madame, je suis désolé, mais en principe je ne suis pas vendeur…

    - Réfléchissez à ma proposition.

    Elle lui glissa dans la main une jolie carte de visite mauve… « Et appelez-moi dès que vous serez décidé. Ne me faîtes pas trop languir ! ». Elle lui tendit une main un peu molle et gantée de suédine gris souris sur laquelle il se pencha sans vraiment la baiser. Desbarres savait se comporter en véritable gentleman. Béatrice lui envoya son plus charmant sourire et se dirigea vers la sortie en trottinant sur ses hauts talons.

    La matinée se passa sans fait marquant. Virginie était toujours aussi injoignable et Gérard n’en finissait pas de réfléchir à la mirifique proposition de Béatrice. Bien sûr, il était tenté d’accepter, cela faisait partie de son projet de retour à la campagne. Fort proche de la cinquantaine, il s’était déplu dans l’enseignement, n’avait pas vraiment réussi dans la librairie, alors il songeait de plus en plus à aller cultiver son jardin quelque part dans la campagne profonde, tel un moderne Candide. Le cercle social très ouvert et très prenant de ses jeunes années était allé en se rétrécissant progressivement. Pourquoi ne pas le réduire à sa plus simple expression ? Avec un aussi confortable matelas d’euros, ce serait une sorte de retraite dorée. Dans la vie, on pouvait envisager des destins moins enviables…

*

    Seize heures : l’après-midi traînait en longueur. Depuis le matin, Gérard n’avait pas vendu plus de trois bouquins dont deux livres de poche à un euro. Un prof à la retraite épluchait les livres un à un, lisait la quatrième de couverture puis quelques pages au hasard avant de passer au suivant. Presque une heure qu’il était là. Sans doute n’achèterait-il rien, mais c’était un habitué, le libraire le connaissait et n’y voyait pas malice. Le second client était un jeune gringalet un peu boutonneux qui allait peut-être trouver son bonheur dans les caisses de vieux albums de BD. Que prendrait-il ? Un Tintin, un Gaston Lagaffe ou un ancien Boule et Bill ? Parmi les raretés, Gérard pouvait lui proposer un « Barbarella » d’époque en très bon état, mais à un prix en conséquence. Le train-train habituel d’une librairie d’occasion quoi… Et soudain ce calme monacal fut troublé par l’arrivée d’un gros 4X4 Toyota rouge avec une grande croix teutonique noire ornant la vitre arrière qui stoppa devant la boutique dans un violent crissement de freins. L’engin profita ensuite d’un espace laissé entre deux voitures en stationnement pour sauter allègrement le trottoir et arrêter net ses énormes pare buffles chromés à quelques centimètres de la devanture du « Griffon d’or ».

    - Mais, en voilà un danger public ! se dit Desbarres.

    Il n’eut guère le temps de réaliser ce qui lui arrivait. Trois types baraqués sautèrent du véhicule tout terrain, claquèrent les portières et entrèrent en trombe dans la boutique. Lunettes noires, manteaux de cuir noir et gants assortis, les trois énergumènes avaient tout pour impressionner.

    - Allez, on ferme ! Tout le monde dégage ! brailla le premier costaud, un grand black au crâne lisse et brillant comme une boule de billard.

    Les deux clients ne comprirent pas tout de suite que l’injonction leur était destinée. Le vieux prof se mit à trembler. Le jeune en resta bouche bée, comme pétrifié. Il devait avoir l’impression d’être tombé dans le tournage d’un film, d’avoir basculé en une seconde dans le monde virtuel d’un jeu vidéo.

    - Toi, l’ancêtre, tu te casses ! grogna le deuxième, un blanc à la dégaine et au nez de boxer, tout en l’attrapant par le revers de son veston et en le tirant vers la sortie.

    - Et le guillaume avec ! ajouta le troisième larron, un beur qui ne devait pas bien évaluer sa force car il balança le gringalet si violemment vers la sortie que l’autre la rata et s’effondra sur un présentoir de vitrine dans une cascade de bouquins et un gros nuage de poussière…

    En un tournemain, les trois nervis vidèrent le magasin sans se soucier des protestations des deux clients qui se retrouvèrent dans la rue et filèrent sans demander leur reste. Le grand black tourna la clé dans la serrure de la porte d’entrée et tourna vers l’extérieur le panneau de présence côté « Fermé ».

    - Mais, Messieurs, qu’est ce que cela signifie ? demanda Desbarres d’une voix qu’il voulait calme et assurée.

    - Cela signifie que mes amis et moi, on a besoin de causer un peu avec toi…

    - Il en a une jolie librairie, le monsieur, susurra le blanc, pleine de beaux bouquins… Il retourna une caisse de livres sur le sol formant un petit tas que son acolyte s’empressa de rendre plus important en faisant tomber d’autres livres des étagères les plus proches.

    - Imagine un peu, Desbarres, une giclée de pétrole là-dessus, une allumette et crac, on a un bel incendie ! Qu’est-ce que ça doit bien cramer tous ces bouquins, un vrai feu de joie qu’on pourrait se payer chez toi, tu vois le genre ?

    Desbarres ne répondit pas, il se contenta de regarder le black qui venait de lui parler d’un air doucereux et menaçant. Il aurait bien voulu soutenir son regard, lui faire comprendre qu’il n’était pas du genre à se laisser intimider par ces manières de mafieux. Ses yeux se heurtaient aux miroirs des verres teintés du costaud qui continuait : « Tu n’as pas l’air de comprendre, Desbarres. T’es crétin ou quoi ? On t'a déjà donné un premier avertissement… »

    Immédiatement, les petits incidents de ces derniers temps lui revinrent à l'esprit. Sur le moment, il ne s’était qu’assez peu inquiété, mais maintenant tout commençait à s’éclaircir et l’idée de racket s'imposait soudain.

    -… avec la colle dans ta serrure. Ensuite, tu en as eu un deuxième avec notre amicale visite nocturne. On a fait un peu de ménage chez toi ! C’était un tel bordel ! Je parie que t’es même pas capable de dire si on t’a embarqué un ou plusieurs de tes foutus bouquins…

    - Mais où voulez-vous donc en venir, Messieurs ? demanda Gérard alors que les deux autres continuaient à entasser les bouquins dans les allées.

    - On veut en venir à ce que, cette fois, reprit le Man in black, c’est le dernier avertissement à peu près gratuit. Si tu ne fais pas ce qu’on te demande, on crame tout. C’est bien clair ?

    - Pas vraiment. Etes-vous en train de me faire comprendre qu’il va falloir que je paie pour que vous assuriez, comment dire, ma « protection » ?

    - Mais il est trop con, celui-là ! Le noir se mit à rire aux éclats, imité aussitôt par ses deux acolytes. Il comprend décidément rien à rien… Parce que tu crois, pauvre banane, qu’on aurait attendu dix ans pour te faire cracher au bassinet alors que tous tes petits copains commerçants raquent de bon cœur depuis toujours ? 

    - Expliquez-moi, Messieurs, je suis tout ouïe, essaya de persifler Desbarres.

    - Disons, répondit l’autre, que tu as bénéficié d’un régime de faveur. Tu as dû être dispensé de protection par notre boss…

    - Et qui est-ce votre patron ?

    - T’es vraiment trop curieux toi !

    Et il l’attrapa par le col et le tira hors du comptoir derrière lequel il s’était réfugié. Le beur se plaça derrière lui alors que le noir balançait l’air de rien un premier crochet du gauche dans le foie fragile du libraire qui se retrouva plié en deux, le souffle coupé, avec une douleur monstrueuse au creux du ventre.

    - Et t’avise pas de faire encore le mariole… conseilla le black en le redressant d’une taloche.

    Craignant sans doute qu’il ne perde conscience, l’acolyte beur le bloqua par derrière en lui maintenant les bras le long du corps alors que l’autre attendait sagement le moment propice pour frapper à nouveau. « Non, on vient pas relever les compteurs. Pas du tout. Juste te donner les conseils du chef… Tu as eu la visite d’une jolie dame ce matin. Elle t’a fait une bonne proposition, tout ce qu’il y a d’honnête. Et toi, gros malin, tu n’as pas sauté dessus, tu as tergiversé. Tu as fait ton difficile…

    - C'est-à-dire que je ne suis pas vraiment décidé à vendre…

    - T’as encore rien pigé mon bonhomme ! Tu vas vendre et très très vite. Maître Jaunâtre, ton notaire, il n’attend que ton coup de fil. Il a déjà préparé les papiers et il va te donner un rencard vite fait pour les signer dans son étude, pigé ?

    - C’est un peu cavalier… tenta Desbarres. Une volée de coups assénée en duo lui coupa immédiatement le sifflet.

    - On te donne 24 heures, pas une de plus. Ensuite, toutes les 24 heures, la somme va baisser de moitié, un peu comme dans les enchères à l’américaine…

    - Je crois bien que je n’ai pas le choix, bredouilla Gérard en reprenant son souffle.

    - Ah, enfin… il commence à comprendre le blaireau ! s’exclama l’autre. Et pour que tout soit bien clair, je te résume : dans 48 heures ta saleté de cabane ne vaudra plus que 500 000 euros et dans 72 heures, plus rien du tout parce qu’elle sera partie en fumée. Ah, ah, ah !

    Gérard eut encore droit à quelques châtaignes et horions gentiment balancés. Sans doute les deux nervis avaient-ils reçu l’ordre de ne pas trop l’amocher… Ils le laissèrent étendu à terre à moitié inconscient. La brute beur trouva intelligent de sortir un zippo de son blouson de cuir noir et de mettre bien ostensiblement le feu à une édition de l’« Emile » de J.J Rousseau reliée pleine peau. Quand une flamme s’éleva des pages, il lança négligemment le livre dans la pile. Heureusement le feu ne se propagea pas. « Comme ça, c’est clair ! Dans trois jours, on revient, mais avec le bidon d’essence… Salut ducon ! ». Ils claquèrent la porte de la boutique, remontèrent dans leur gros engin et filèrent en faisant hurler les pneus. Dans le lointain, résonnait la sirène d’un véhicule de police…



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